Top 5 d’un œil qui n’a jamais pleuré

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QUELQUES TEXTES POUR VISITER SAINT-SAUVEUR ET CHÂTILLON-COLIGNY

La maison natale à Saint-Sauveur Sido dans son jardin Sido et ses enfants La petite Gabrielle à Saint-Sauveur La petite Gabrielle à l’école La morale de Sido Le Capitaine Colette À Châtillon-Coligny Colette se souvient de Saint-Sauveur

Devenue écrivain par nécessité, Colette a tenté de faire revivre les expériences et les sensations de son enfance. [Journal à rebours]

Dans ma jeunesse, je n’ai jamais, jamais désiré écrire. Non, je ne me suis pas levée la nuit en cachette pour écrire des vers au crayon sur le couvercle d’une boîte à chaussures! Non, je n’ai pas jeté au vent d’Ouest et au clair de lune des paroles inspirées! Non, je n’ai pas eu 19 ou 20 pour un devoir de style, entre douze et quinze ans! Car je sentais, chaque jour mieux, je sentais que j’étais justement faite pour ne pas écrire. […] Quelle douceur j’ai pu goûter à une telle absence de vocation littéraire! Mon enfance, ma libre et solitaire adolescence, toutes deux préservées du souci de m’exprimer, furent toutes deux occupées uniquement de diriger leurs subtiles antennes vers ce qui se contemple, s’écoute, se palpe et se respire. Déserts limités, et sans périls; empreintes, sur la neige, de l’oiseau et du lièvre; étangs couverts de glace, ou voilés de chaude brume d’été; assurément vous me donnâtes autant de joies que j’en pouvais contenir. Dois-je nommer mon école une école? Non, mais une sorte de rude paradis où des anges ébouriffés cassaient du bois, le matin, pour allumer le poêle, et mangeaient, en guise de manne céleste, d’épaisses tartines de haricots rouges, cuits dans la sauce au vin, étalés sur le pain gris que pétrissaient les fermières… Point de chemin de fer dans mon pays natal, point d’électricité, point de collège proche, ni de grande ville. Dans ma famille, point d’argent, mais des livres. Point de cadeaux, mais de la tendresse. Point de confort, mais la liberté. Aucune voix n’emprunta le son du vent pour me glisser avec un petit souffle froid, dans l’oreille, le conseil d’écrire, et d’écrire encore, de ternir, en écrivant, ma bondissante ou tranquille perception de l’univers vivant… […] Pourtant, ma vie s’est écoulée à écrire… Née d’une famille sans fortune, je n’avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main, et qu’en échange des pages que j’avais écrites on me donna un peu d’argent, je compris qu’il me faudrait chaque jour, lentement, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. Un jeune lecteur, une jeune lectrice n’ont pas besoin d’en savoir davantage sur un écrivain caché, casanier et sage, derrière son roman voluptueux.

LA MAISON NATALE, À SAINT-SAUVEUR-EN-PUISAYE

La Puisaye [Mes Apprentissages]

Mon bouquet de Puisaye, c’est du jonc grainé, de grands butomes à fleurs roses plantés tout droits dans l’eau sur leur reflet inversé; l’alise et la corme et le nèfle, roussottes que le soleil ne mûrit pas mais que novembre attendrit ; c’est la châtaigne d’eau à quatre cornes, sa farine à goût de lentille et de tanche; c’est la bruyère rouge, rose et blanche, qui croît dans une terre aussi légère que la cendre du bouleau. C’est la massette du marais à fourrure de ragondin et, pour lier le tout, le couleuvre qui traverse à la nage les étangs, son petit menton au ras de l’eau. Ni pied, ni main, ni bourrasque n’ont détruit en moi le fertile marécage natal, réparti autour des étangs. Sa moisson de hauts roseaux, fauchés chaque année, ne séchait jamais tout à fait avant qu’on la tressât grossièrement en tapis. Ma chambre d’adolescente n’avait pas, sur son froid carreau rouge, d’autre confort, d’autre parfum que cette natte de roseaux. Verte odeur paludéenne, fièvre des étangs admise à nos foyers comme une douce bête à l’haleine sauvage, je vous tiens embrassée encore, entre ma couche et ma joue, et vous respirez en même temps que moi.

Saint-Sauveur [Claudine à l’école]

Je m’appelle Claudine, j’habite Montigny ; j’y suis née en 1884 ; probablement je n’y mourrai pas. Mon Manuel de géographie départementale s’exprime ainsi : « Montigny-en-Fresnois, jolie petite ville de 1.950 habitants, construite en amphithéâtre sur la Thaize ; on y admire une tour sarrasine bien conservée… » Moi, ça ne me dit rien du tout, ces descriptions-là ! D’abord, il n’y a pas de Thaize ; je sais bien qu’elle est censée traverser des prés au-dessous du passage à niveau ; mais en aucune saison vous n’y trouveriez de quoi laver les pattes d’un moineau. Montigny construit « en amphithéâtre » ? Non, je ne le vois pas ainsi ; à ma manière, c’est des maisons qui dégringolent, depuis le haut de la colline jusqu’en bas de la vallée ; ça s’étage en escalier au-dessous d’un gros château, rebâti sous Louis XV et déjà plus délabré que la tour sarrasine, basse, toute gaînée de lierre, qui s’effrite par en haut un petit peu chaque jour. C’est un village, et pas une ville : les rues, grâce au Ciel, ne sont pas pavées ; les averses y roulent en petits torrents, secs au bout de deux heures ; c’est un village, pas très joli même, et que pourtant j’adore.

Maisons et jardins de Saint-Sauveur [Sido]

Dans mon quartier natal, on n’eut pas compté vingt maisons privées de jardin. Les plus mal partagées jouissaient d’une cour, plantée ou non, couverte ou non de treilles. Chaque façade cachait un « jardin-de-derrière » profond, tenant aux autres jardins-de-derrière par des murs mitoyens. Ces jardins-de-derrière donnaient le ton au village. On y vivait l’été, on y lessivait ; on y fendait le bois l’hiver, on y besognait en toute saison, et les enfants, jouant sous les hangars, perchaient sur les ridelles des chars à foin dételés. Les enclos qui jouxtaient le nôtre ne réclamaient pas de mystère : la déclivité du sol, des murs hauts et vieux, des rideaux d’arbres protégeaient notre « jardin d’en haut » et notre « jardin d’en bas ». Le flanc sonore de la colline répercutait les bruits, portait, d’un atoll maraîcher cerné de maisons à un « parc d’agrément », les nouvelles. De notre jardin, nous entendions, au Sud, Miton éternuer en bêchant et parler à son chien blanc dont il teignait, au 14 juillet, la tête en bleu et l’arrière-train en rouge. Au Nord, la mère Adolphe chantait un petit cantique en bottelant des violettes pour l’autel de notre église foudroyée, qui n’a plus de clocher. À l’Est, une sonnette triste annonçait chez le notaire la visite d’un client… Que me parle-t-on de la méfiance provinciale ? Belle méfiance ! Nos jardins se disaient tout. Oh ! aimable vie policée de nos jardins ! Courtoisie, aménité de potager à « fleuriste » et de bosquet à basse-cour ! Quel mal jamais fût venu par-dessus un espalier mitoyen, le long des faîtières en dalles plates cimentées de lichen et d’orpin brûlant, boulevard des chats et des chattes? De l’autre côté, sur la rue, les enfants insolents musaient, jouaient aux billes, troussaient leurs jupons, au-dessus du ruisseau ; les voisins se dévisageaient et jetaient une petite malédiction, un rire, une épluchure dans le sillage de chaque passant, les hommes fumaient sur les seuils et crachaient… Gris de fer, à grands volets décolorés, notre façade à nous ne s’entrouvrait que sur mes gammes malhabiles, un aboiement de chien répondant aux coups de sonnette, et le chant des serins verts en cage. Peut-être nos voisins imitaient-ils, dans leurs jardins, la paix de notre jardin où les enfants ne se battaient point, où bêtes et gens s’exprimaient avec douceur, un jardin où, trente années durant, un mari et une femme vécurent sans élever la voix l’un contre l’autre…

La maison natale et son double jardin [La maison de Claudine, Où sont les enfants?]

La maison était grande, coiffée d’un grenier haut. La pente raide de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie, à se blottir en contrebas tout autour d’une cour fermée. Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, potager resserré et chaud, consacré à l’aubergine et au piment, où l’odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au parfum de l’abricot mûri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut, deux sapins jumeaux, un noyer dont l’ombre intolérante tuait les fleurs, des roses, des gazons négligés, une tonnelle disloquée… Une forte grille de clôture, au fond, en bordure de la rue des Vignes, eût dû défendre les deux jardins; mais je n’ai jamais connu cette grille que tordue, arrachée au ciment de son mur, emportée et brandie en l’air par les bras invincibles d’une glycine centenaire… La façade principale, sur la rue de l’Hospice, était une façade à perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, quatre marches d’un côté, six de l’autre. Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette d’orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait que d’un côté. Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l’armature de fer fatiguée, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon… Le reste vaut-il que je le peigne, à l’aide de pauvres mots? Je n’aiderai personne à contempler ce qui s’attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d’une vigne d’automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelque bras de pin. Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l’ombre, pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune, – argent, plomb gris, mercure, facettes d’améthystes coupantes, blessants saphirs aigus, qui dépendait de certaine vitre bleue, dans le kiosque au fond du jardin. Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu’importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait lumière, odeurs, harmonie d’arbres et d’oiseaux, murmure de voix humaines qu’a déjà suspendu la mort, – un monde dont j’ai cessé d’être digne ?… Il arrivait qu’un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou sur l’herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, révélassent autrefois, dans le temps où cette maison et ce jardin abritaient une famille, la présence des enfants, et leurs âges différents. Mais ces signes ne s’accompagnaient presque jamais du cri, du rire enfantins, et le logis, chaud et plein, ressemblait bizarrement à ces maisons qu’une fin de vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous le pouce invisible d’un sylphe, tout semblait demander: « Où sont les enfants? » C’est alors que paraissait, sous l’arceau de fer ancien que la glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où l’âge ne l’avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure massive, levait la tête et jetait par les airs son appel : « Les enfants! Où sont les enfants? » Où ? nulle part. L’appel traversait le jardin, heurtait le grand mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et comme épuisé : « Hou… enfants… » Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si elle eût attendu qu’un vol d’enfants ailés s’abattît. Au bout d’un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait d’interroger le ciel, cassait de l’ongle le grelot sec d’un pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux enfants disparus, et rentrait. Cependant au-dessus d’elle, parmi le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché d’un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche, et qui se taisait. Une mère moins myope eût deviné, dans les révérences précipitées qu’échangeaient les cimes jumelles des deux sapins, une impulsion étrangère à celle des brusques bourrasques d’octobre… Et dans la lucarne carrée, au-dessous de la poulie à fourrage, n’eût-elle pas aperçu, en clignant les yeux, ces deux taches pâles dans le foin: le visage d’un jeune garçon et son livre? Mais elle avait renoncé à nous découvrir, et désespéré de nous atteindre.

Les deux jardins [Flore et Pomone]

Le jardin de ma maison natale perdit, le temps l’aidant, l’habitude d’écarter les intrus. Je ne lui connus qu’une grille bénigne, des portes entrebâillées le jour et la nuit. La porte charretière, tout le village savait comment secouer son gros vantail pour faire tomber, derrière, une lourde barre de fer qui eût dû le verrouiller. Les dernières recommandations, à l’heure du couvre-feu, étaient à rebours du bon sens: « Surtout qu’on ne ferme pas la porte du perron, une des chattes n’est pas rentrée! La porte du fenil est-elle ouverte, au moins? Sans quoi le matou viendra encore miauler sous ma genêtre à trois heures du matin pour que je le fasse entrer! » Jardin d’En-haut, jardin d’En-bas – leurs noms en disent assez sur la dénivellation du sol – nous laissaient sortir clandestinement, le mur enjambé, et clandestinement rentrer. Tous deux, mêlés d’utile et de superflu, mettaient la tomate et l’aubergine aux pieds des pyrèthres, repiquaient les laitues entre les balsamines et les héliotropes. Si nos hortensias étaient royalement bouffis de têtes roses, ce n’était pas le résultat de soins particuliers, c’est qu’ils touchaient presque la pompe, bénéficiaient ainsi des fonds d’arrosoirs jetés à la volée, des rinçages de cruches, et qu’ils buvaient leur saoul. Pour le prestige de notre jardin, fallait-il davantage qu’un chèvrefeuille centenaire et infatigable, que la glycine en cascatelles et le rosier cuisse-de-nymphe? A eux tois, grimpant, descellant la grille, tordant une gouttière et s’insinuant sous les ardoises d’un toit, ils m’enseignèrent ce que sont la profusion, les adhérents parfums et leur excès de douceur.

« SIDO » DANS SON JARDIN

Le premier mariage de Sido [La Maison de Claudine – Le Sauvage]

Quand il l’enleva, vers 1853, à sa famille qui comptait seulement deux frères, journalistes français mariés en Belgique, à ses amis, – des peintres, des musiciens et des poètes toute une jeune bohème d’artistes français et belges,- elle avait dix-huit ans. Une fille blonde pas très jolie et charmante à grande bouche et à menton fin, les yeux gris et gais, portant sur la nuque un chignon bas de cheveux glissants qui coulaient entre les épingles, – une jeune fille libre habituée à vivre honnêtement avec des garçons, frères et camarades. Une jeune fille sans dot, trousseau ni bijoux, dont le buste mince, au-dessus de la jupe épanouie, pliait gracieusement : une jeune fille à taille plate et épaules rondes, petite et robuste. Le Sauvage la vit, un jour qu’elle était venue, de Belgique en France, passer quelques semaines d’été chez sa nourrice paysanne, et qu’il visitait à cheval ses terres voisines. Accoutumé à ses servantes sitôt quittées que conquises, il rêva de cette jeune femme désinvolte, qui l’avait regardé sans baisser les yeux et sans lui sourire. La barbe noire du passant, son cheval rouge comme guigne, sa pâleur de vampire distingué ne déplurent pas à la jeune fille mais elle l’oubliait au moment où il s’enquit d’elle. Il apprit son nom et qu’on l’appelait « Sido », pour abréger Sidonie. Formaliste comme beaucoup de « sauvages », il fit mouvoir notaire et parents, et l’on connut, en Belgique que ce fils de gentilshommes verriers possédait, des fermes, des bois, une belle maison a perron et jardin, de l’argent comptant… Effarée, muette, Sido écoutait, en roulant sur ses doigts ses « anglaises » blondes. Mais une jeune fille sans fortune et sans métier, qui vit à la charge de ses frères, n’a qu’à se taire, à accepter sa chance et à remercier Dieu. Elle quitta donc la chaude maison belge, la cuisine-de-cave qui sentait le gaz, le pain chaud et le café ; elle quitta le piano, le violon, le grand Salvator Rosa légué par son père, le pot à tabac et les fines pipes de terre à long tuyau, les grilles à coke, les livres ouverts et les journaux froissés, pour entrer, jeune mariée, dans la maison à perron que le dur hiver des pays forestiers entourait. Elle y trouva un inattendu salon blanc et or au rez-de-chaussée, mais un premier étage à peine crépi, abandonné comme un grenier. Deux bons chevaux, deux vaches, à l’écurie, se gorgeaient de fourrage et d’avoine – on barattait le beurre et pressait les fromages dans les communs mais les chambres à coucher, glacées, ne parlaient ni d’amour ni de doux sommeil. L’argenterie, timbrée d’une chèvre debout sur ses sabots de derrière, la cristallerie et le vin abondaient. Des vieilles femmes ténébreuses filaient à la chandelle dans la cuisine, le soir, teillaient et dévidaient le chanvre des propriétés, pour fournir les lits et l’office de toile lourde, inusable et froide. Un âpre caquet de cuisinières agressives s’élevait et s’abaissait, selon que le maître approchait ou s’éloignait de la maison ; des fées barbues projetaient dans un regard sur la nouvelle épouse, le mauvais sort, et quelque belle lavandière délaissée du maître pleurait férocement, accotée à la fontaine, en l’absence du Sauvage qui chassait. Ce Sauvage, homme de bonnes façons le plus souvent, traita bien, d’abord, sa petite civilisée. Mais Sido, qui cherchait des amis, une sociabilité innocente et gaie, ne rencontra dans sa propre demeure que des serviteurs, des fermiers cauteleux, des gardes-chasses poissés de vin et de sang de lièvre, que suivait une odeur de loup. Le Sauvage leur parlait peu, de haut. D’une noblesse oubliée, il gardait le dédain, la politesse, la brutalité, le goût des inférieurs ; son surnom ne visait que sa manière de chevaucher seul, de chasser sans chien ni compagnon, de demeurer muet. Sida aimait la conversation, la moquerie, le mouvement la bonté despotique et dévouée, la douceur. Elle fleurit la grande maison, fit blanchir la cuisine sombre surveilla elle-même des plats flamands, pétrit des gâteaux aux raisins et espéra son premier enfant. Le Sauvage lui souriait entre deux randonnées et repartait. Il retournait à ses vignes, à ses bois spongieux s’attardait aux auberges de carrefours ou tout est noir autour d’une longue chandelle : les solives, les murs enfumés, le pain de seigle et le vin dans les gobelets de fer… Au bout de recettes gourmandes, de patience et d’encaustique, Sido, maigrie d’isolement, pleura, et le Sauvage aperçut la trace des larmes qu’elle niait. II comprit confusément qu’elle s’ennuyait qu’une certaine espèce de confort et de luxe, étrangère à toute sa mélancolie de Sauvage, manquait. Mais quoi ?… Il partit un matin à cheval, trotta jusqu’au chef-lieu – quarante kilomètres – battit la ville et revint la nuit d’après rapportant, avec un grand air de gaucherie fastueuse, deux objets étonnants, dont la convoitise d’une jeune femme pût se trouver ravie : un petit mortier à piler les amandes et les pâtes, en marbre lumachelle très rare, et un cachemire de l’Inde. Dans le mortier dépoli, ébréché, je pourrais encore piler les amandes, mêlées au sucre et au zeste de citron. Mais je me reproche de découper en coussins et en sacs à main le cachemire à fond cerise. Car ma mère, qui fut la Sido sans amour et sans reproche de son premier mari hypocondre, soignait châle et mortier avec des mains sentimentales. – Tu vois, me disait-elle, il me les a apportés ce Sauvage qui ne savait pas donner. II me les a pourtant apportés à grand-peine, attachés sur sa jument Mustapha. II se tenait devant moi, les bras chargés, aussi fier et aussi maladroit qu’un très grand chien qui porte dans sa gueule une petite pantoufle. Et j’ai bien compris que, pour lui, ses cadeaux n’avaient figure de mortier ni de châle. C’étaient « des cadeaux », des objets rares et coûteux qu’il était allé chercher loin ; c’était son premier geste désintéressé – hélas ! et le dernier – pour divertir et consoler une jeune femme exilée et qui pleurait…

Le jardin de Sido [Sido]

O géraniums, ô digitales… Celles-ci fusant des bois-taillis, ceux-là en rampe allumés au long de la terrasse, c’est de votre reflet que ma joue d’enfant reçut un don vermeil. Car « Sido » aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte, des hortensias et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge, encore qu’elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais… A contre cœur, elle faisait pacte avec l’Est: « Je m’arrange avec lui », disait-elle. Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux, ce point glacé, traître, aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules. Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un junko-biloba – je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades d’école, qui les séchaient entre les pages de l’atlas – tout le chaud jardin se nourrissait d’une lumière jaune, à tremblements rouges et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet dépendaient, dépendent encore d’un sentimental bonheur ou d’un éblouissement optique. Etés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits…

Dans le jardin l’été quand la pluie menace [Sido]

Levée au jour, parfois devançant le jour, ma mère accordait aux points cardinaux, à leurs dons comme à leurs méfaits, une importance singulière. C’est à cause d’elle, par tendresse invétérée, que dès le matin, et du fond du lit je demande : « « D’où vient le vent? » A quoi l’on me répond: « Il fait bien joli… C’est plein de passereaux dans le Palais-Royal… Il fait vilain … Un temps de saison ». Il me faut maintenant chercher la réponse en moi-même, guetter la course du nuage, le ronflement marin de la cheminée, réjouir ma peau du souffle d’Ouest, humide, organique et lourd de significations comme la double haleine divergente d’un monstre amical. A moins que je ne me replie haineusement devant la bise d’Est, l’ennemi, le beau-froid-sec et son cousin du Nord. Ainsi faisait ma mère, coiffant de cornets en papier toutes les petites créatures végétales assaillies par la lune rousse : Il va geler, la chatte danse, disait-elle. Son ouïe, qu’elle garda fine, l’informait, et elle captait des avertissements éoliens. – Ecoute sur Moutiers! me disait-elle. Elle levait l’index, et se tenait debout entre les hortensias, la pompe et le massif de rosiers. Là, elle centralisait les enseignements d’Ouest, par-dessus la clôture la plus basse. – Tu entends ?… Rentre le fauteuil, ton livre, ton chapeau: il pleut sur Moutiers. Il pleuvra ici dans deux ou trois minutes seulement. Je tendais mes oreilles « sur Moutiers »; de l’horizon venaient un bruit égal de perles versées dans l’eau et la plate odeur de l’étang criblé de pluie, vannée sur ses vases verdâtres… Et j’attendais, quelques instants, que les douces gouttes d’une averse d’été, sur mes joues, sur mes lèvres, attestassent l’infaillibilité de celle qu’un seul être au monde – mon père – nommait « Sido ».

Dans le jardin sous la neige [Sido]

Il y avait dans ce temps-là de grands hivers, de brûlants étés. J’ai connu, depuis, des étés dont la couleur, si je ferme les yeux, est celle de la terre ocreuse, fendillée entre les tiges du blé et sous la géante ombelle du panais sauvage, celle de la mer grise ou bleue. Mais aucun été, sauf ceux de mon enfance, ne commémore le géranium écarlate et la hampe enflammée des digitales. Aucun hiver n’est plus d’un blanc pur à la base d’un ciel bourré de nues ardoisées, qui présageaient une tempête de flocons plus épais, puis un dégel illuminé de mille gouttes d’eau et de bourgeons lancéolés… Ce ciel pesait sur le toit chargé de neige des greniers à fourrages, le noyer nu, la girouette, et pliait les oreilles des chattes… La calme et verticale chute de neige devenait oblique, un faible ronflement de mer lointaine se levait sur ma tête encapuchonnée, tandis que j’arpentais le jardin, happant la neige volante… Avertie par ses antennes, ma mère s’avançait sur la terrasse, goûtait le temps, me jetait un cri: – La bourrasque d’Ouest! Cours! Ferme les lucarnes du grenier !… La porte de la remise aux voitures !… Et la fenêtre de la chambre du fond! Mousse exalté du navire natal, je m’élançais, claquant des sabots, enthousiasmée si du fond de la mêlée blanche et bleunoir, sifflante, un vif éclair, un bref roulement de foudre, enfants d’Ouest et de février, comblaient tous deux un des abîmes du ciel… Je tâchais de trembler, de croire à la fin du monde. Mais dans le pire du fracas ma mère, l’œil sur une grosse loupe cerclée de cuivre, s’émerveillait, comptant les cristaux ramifiés d’une poignée de neige, qu’elle venait de cueillir aux mains même de l’Ouest rué sur notre jardin…

Dans le jardin, les appels aux voisins [Sido]

Entre les points cardinaux auxquels ma mère dédiait des appels directs, des répliques qui ressemblaient, ouïes du salon, à de brefs soliloques inspirés, et les manifestations, généralement botaniques, de sa courtoisie; – entre Cèbe et la rue des Vignes, entre la mère Adolphe et Me de Fourolles, une zone de points collatéraux, moins précise et moins proche, prenait contact avec nous par des sons et des signaux étouffés. Mon imagination, mon orgueil enfantins situaient notre maison au centre d’une rose de jardins, de vents, de rayons, dont aucun secteur n’échappait tout à fait à l’influence de ma mère. Bien que ma liberté, à toute heure, dépendît d’une escalade facile – une grille, un mur, un « toiton » incliné – l’illusion et la foi me revenaient dès que j’atterrissais, au retour, sur le gravier du jardin. Car, après la question : « D’où viens-tu?… » et le rituel froncement de sourcils, ma mère reprenait son tranquille, son glorieux visage de jardin beaucoup plus beau que son soucieux visage de maison. De par sa suzeraineté et sa sollicitude, les murs grandissaient, des terres inconnues remplaçaient les enclos que j’avais sautillant de mur à mur, de branche à branche, aisément franchis, et j’assistais aux prodiges familiers: – C’est vous que j’entends, Cèbe? criait ma mère. Avez-vous vu ma chatte? Elle repoussait en arrière la grande capeline de paille rousse, qui tombait sur son dos, retenue à son cou par un ruban de taffetas marron, et elle renversait la tête pour offrir au ciel son intrépide regard gris, son visage couleur de pomme d’automne. Sa voix frappait-elle l’oiseau de la girouette, la bondrée planante, la dernière feuille du noyer, ou la lucarne qui avalait, au petit matin, les chouettes?… O surprise, ô certitude… D’une nue à gauche une voix de prophète enrhumé versait un : « Non, Madame Colê…ê…tte! » qui semblait traverser à grand-peine une barbe en anneaux, des pelottes de brumes, et glisser sur des étangs fumants de froid. Ou bien: – Oui…î…î, Madame Colê…ê…tte », chantait à droite une voix d’ange aigrelet, probablement branché sur le cirrus fusiforme qui naviguait à la rencontre de la jeune lune. « Elle vous a entendû…ûe… Elle pâ…â…sse par le li… lâs… » – Merci! criait ma mère, au jugé. Si c’est vous, Cèbe, rendez-moi donc mon piquet et mon cordeau à repiquages! J’en ai besoin pour aligner les laitues. Et faites doucement, je suis contre les hortensias! Apport de songe, fruit d’une lévitation magique, jouet de sabbat, le piquet, quenouillé de ses dix mètres de cordelette, voyageait par les airs, tombait couché aux pieds de ma mère… D’autres fois, elle vouait à des génies subalternes, invisibles, une fraîche offrande. Fidèle au rite, elle renversait la tête, consultait le ciel : – Qui veut de mes violettes doubles rouges? criait-elle. – Moi, Madame Colê…ê…tte! répondait l’inconnaissable de l’Est, plaintif et féminin. – Prenez! Le petit bouquet, noué d’une feuille aqueuse de jonquille, volait en l’air, recueilli avec gratitude par l’Orient plaintif. – Qu’elles sentent donc bon! Dire que je n’arrive pas à élever les pareîl…eî…lles ! « Naturellement », pensais-je. Et j’étais près d’ajouter: « C’est une question de climats…

Sido et le merle du jardin [Sido]

Je l’ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer les merles, car l’Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué d’éternuements en série, ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus. Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l’arbre, passionnément immobile, la tête à la rencontre du ciel d’où elle bannissait les religions humaines… – Chut !… Regarde… Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée… – Qu’il est beau !… chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte? Et tu vois les mouvements de sa tête et cette arrogance? Et ce tour de bec pour vider le noyau? Et remarque bien qu’il n’attrape que les plus mûres… – Mais, maman, l’épouvantail… – Chut !.. L’épouvantail ne le gêne pas… – Mais, maman, les cerises !.. Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie: – Les cerises ?.. Ah ! oui, les cerises… […] Le merle était parti, gavé, et l’épouvantail hochait au vent son gibus vide.

Sido exploratrice de son jardin, à l’aube

Elle se levait tôt, puis plus tôt, puis encore plus tôt. Elle voulait le monde à elle, et désert, sous la forme d’un petit enclos, d’une treille et d’un toit incliné. Elle voulait la jungle vierge, encore que limitée à l’hirondelle, aux chats et aux abeilles, à la grande épeire debout sur sa roue de dentelle argentée par la nuit. Le volet du voisin, claquant sur le mur, ruinait son rêve d’exploratrice incontestée, recommencé chaque jour à l’heure où la rosée froide semble tomber, en sonores gouttes inégales, du bec des merles. Elle quitta son lit à six heures, puis à cinq heures, et, à la fin de sa vie, une petite lampe rouge s’éveilla, l’hiver, bien avant que l’angelus battît l’air noir. En ces instants encore nocturnes ma mère chantait, pour se taire dès qu’on pouvait l’entendre. L’alouette aussi, tant qu’elle monte vers le plus clair, vers le moins habité du ciel. Ma mère montait, et montait sans cesse sur l’échelle des heures, tâchant à posséder le commencement du commencement… Je sais ce que c’est que cette ivresse-là. Mais elle quêta, elle, un rayon horizontal et rouge, et le pâle soufre qui vient avant le rayon rouge; elle voulut l’aile humide que la première abeille étire comme un bras. Elle obtint, du vent d’été qu’enfante l’approche du soleil, sa primeur en parfums d’acacia et de fumée de bois; elle répondit avant tous au grattement de pied et au hennissement à mi-voix d’un cheval, dans l’écurie voisine; de l’ongle elle fendit, sur le seau du puits, le premier disque de glace éphémère où elle fut seule à se mirer, un matin d’automne… [La Naissance du jour]

Sido et la météorologie

– Pour vivre à Paris, me confiait-elle, il m’y faudrait un beau jardin. Et encore !… Ce n’est pas dans un jardin de Paris que je pourrais cueillir et coudre pour toi, sur un petit carton, les grands grains d’avoine barbue, qui sont de si sensibles baromètres. Je me gourmande d’avoir égaré, jusqu’au dernier, ces baromètres rustiques, grains d’avoine dont les deux barbes, aussi longues que celles des crevettes-bouquet, viraient, crucifiées sur un carton, à gauche, à droite, prédisant le sec et le mouillé. « Sido » n’avait point sa pareille pour feuilleter, en les comptant, les pelures micacées des oignons. – Une… deux… trois robes! Trois robes sur l’oignon! Elle laissait choir lunettes ou binocle sur ses genoux, ajoutait pensivement : – C’est signe de grand hiver. Je ferai habiller de paille la pompe. D’ailleurs, la tortue s’est déjà enterrée. Et les écureuils, autour de la Guillemette, ont volé les noix et les noisettes en quantité pour leurs provisions. Les écureuils savent toujours tout. Annonçait-on, dans un journal, le dégel? Ma mère haussait l’épaule, riait de mépris : – Le dégel? Les météorologues de Paris ne m’en apprendront pas! Regarde les pattes de la chatte! Frileuse, la chatte en effet pliait sous elle des pattes invisibles, et serrait fortement les paupières. – Pour un petit froid passager, continuait « Sido », la chatte se roule en turban, le nez contre la naissance de la queue. Pour un grand froid, elle gare la plante de ses pattes de devant et les roule en manchon.

Prodiges météorologiques [Sido]

– J’ai vu, me contait-elle, moi qui te parle, j’ai vu neiger au mois de juillet. – Au mois de juillet ! – Oui. Un jour comme celui-ci. – Comme celui-ci… Je répétais la fin de ses phrases. J’avais déjà la voix plus grave que la sienne, mais j’imitais sa manière. Je l’imite encore. – Oui. Comme celui-ci, dit ma mère en soufflant sur un flocon impondérable d’argent, arraché au pelage de la chienne havanaise qu’elle peignait. Le flocon, plus fin que le verre filé, s’embarqua mollement sur un petit ruisseau d’air ascendant, monta jusqu’au toit, se perdit dans un excès de lumière… – II faisait beau, reprit ma mère, beau et bon. Vint une saute de vent, une queue d’orage que la saute de vent emmena et bloqua sur l’Est naturellement; une petite grêle très froide, puis une chute de grosse neige épaisse et lourde… Des roses couvertes de neige, des cerises mûres et des tomates sous la neige… Des géraniums rouges qui n’avaient pas eu le temps de refroidir et qui fondaient la neige à mesure qu’elle les couvrait… Ce sont des tours de celui-là… Elle désignait, du coude, et menaçait du menton le siège altier, l’invisible lit de justice de son ennemi, l’Est, que je cherchai par-delà les chaudes nues croulantes et blanches du bel été… – Mais j’ai vu bien autre chose! reprenait ma mère. – Autre chose?… Peut-être avait-elle rencontré, un jour, – montant vers Bel-Air, ou sur la route de Thury – l’Est lui-même? Peut-être un grand pied violacé, la mare gelée d’une prunelle immense avaient-ils, pour qu’elle me les décrivît, divisé les nuages ? – J’étais grosse de ton frère Léo, et je promenais la jument avec la victoria. – La même jument que maintenant? – Naturellement, la même jument. Tu n’as que dix ans. Crois-tu qu’on change de jument comme de chemise ? La nôtre était alors une très belle jument, un peu jeune, que je laissais quelquefois mener par Antoine. Mais je montais dans la victoria, pour la rassurer. Je me souviens que je voulus demander: « Pour rassurer qui? » Je me retins, jalouse de garder intactes la foi et l’incertitude d’une équivoque : pourquoi la présence de ma mère n’eût-elle pas rassuré la victoria? – …Tu comprends, quand elle entendait ma voix, elle se sentait plus tranquille… Mais certainement, très tranquille, et tout étalée, en drap bleu entre ses deux lanternes riches, à couronnes de cuivre découpées en trèfles… Une figure de victoria tranquillisée… Parfaitement ! – Dieu, que tu as l’air bête en ce moment, ma fille !… Tu m’écoutes? – Oui, maman… – Donc, nous avions fait un grand tour, par une de ces chaleurs ! J’étais énorme, et je me trouvais lourde. Nous rentrions au pas, et j’avais coupé des genêts fleuris, je me rappelle… Nous voilà arrivés à la hauteur du cimetière, – non, ce n’est pas une histoire de revenants – quand un nuage, un vrai nuage du Sud, marron roux, avec un petit ourlet de mercure tout autour, se met à monter plus vite dans le ciel, tonne un bon coup, et crève en eau comme un seau percé ! Antoine descend et veut lever la capote pour m’abriter. Je lui dis: « Non, le plus pressé c’est de tenir la jument à la tête: si la grêle vient, elle s’emballera pendant que vous lèverez la capote. » Il tient la jument qui dansait un peu sur place, mais je lui parlais, tu comprends, comme s’il n’avait pas plu ni tonné, je lui parlais sur un ton de beau temps et de promenade au pas. Et je recevais un agas d’eau incroyable, sur ma malheureuse petite ombrelle en soie… Le nuage passé, j’étais assise dans un bain de siège, Antoine trempé, et la capote pleine d’eau, d’une eau chaude, une eau à dix-huit ou vingt degrés. Et quand Antoine a voulu vider la capote, nous y avons trouvé quoi ? Des grenouilles, minuscules, vivantes, au moins trente grenouilles apportées à travers les airs par un caprice du Sud, par une trombe chaude, une de ces tornades dont le pied en pas de vis ramasse et porte à cent lieues un panache de sable, de graines, d’insectes… J’ai vu cela, moi, oui ! Elle brandissait le peigne de fer qui servait à carder la chevelure de la havanaise et les angoras. Elle ne s’étonnait pas que des prodiges météorologiques l’eussent attendue au passage, et tutoyée. Vous croirez sans peine qu’à l’appel de « Sido » le vent du Sud se levait devant les yeux de mon âme, tors sur son pas de vis, empanaché de graines, de sable, de papillons morts, raciné au désert de Libye… Sa tête indistincte et désordonnée s’agitait, secouant l’eau et la pluie de grenouilles tièdes… Je suis capable encore de le voir.

Sido et son jardin d’essais [Sido]

Sur des gradins de bois peints en vert, elle entretenait toute l’année des reposoirs de plantes en pots, géraniums rares, rosiers nains, reines-des-prés aux panaches de brume blanche et rose, quelques « plantes grasses » poilues et trapues comme des crabes, des cactus meurtriers … Un angle de murs chauds gardait des vents sévères son musée d’essais, des godets d’argile rouge où je ne voyais que terre meuble et dormante. – Ne touche pas ! – Mais rien ne pousse! – Et qu’en sais-tu? Est-ce toi qui en décides? Lis, sur les fiches de bois qui sont plantées dans les pots! Ici, graines de lupin bleu; là, un bulbe de narcisse qui vient de Hollande; là, graines de physalis; là, une bouture d’hibiscus – mais non, ce n’est pas une branche morte ! – et là, des semences de pois de senteur dont les fleurs ont des oreilles comme des petits lièvres. Et là… Et là… – Et là ?… Ma mère rejetait son chapeau en arrière, mordillait la chaîne de son lorgnon, m’interrogeait avec ingénuité: – Je suis bien ennuyée… je ne sais plus si c’est une famille de bulbes de crocus, que j’ai enterrés, ou bien une chrysalide de paon-de-nuit… – Il n’y a qu’à gratter, pour voir… Une main preste arrêtait la mienne – que n’a-t-on moulé, peint, ciselé cette main de « Sido » brunie, tôt gravée de rides par les travaux ménagers, le jardinage, l’eau froide et le soleil, ses doigts longs bien façonnés en pointe, ses beaux ongles ovales et bombés… – A aucun prix! Si c’est la chrysalide, elle mourra au contact de l’air; si c’est le crocus, la lumière flétrira son petit rejet blanc, – et tout sera à recommencer! Tu m’entends bien? Tu n’y toucheras pas? – Non, maman… A ce moment, son visage, enflammé de foi, de curiosité universelle, disparaissait sous un autre visage plus âgé, résigné et doux. Elle savait que je ne résisterais pas, moi non plus, au désir de savoir et qu’à son exemple je fouillerais, jusqu’à son secret, la terre du pot à fleurs. Elle savait que j’étais sa fille, moi qui ne pensais pas à notre ressemblance, et que déjà je cherchais, enfant, ce choc, ce battement accéléré du cœur, cet arrêt du souffle: la solitaire ivresse du chercheur de trésor. Un trésor, ce n’est pas seulement ce que couvent la terre, le roc ou la vague. La chimère de l’or et de la gemme n’est qu’un informe mirage: il importe seulement que je dénude et hisse au jour ce que l’œil humain n’a pas, avant le mien, touché… J’allais donc, grattant à la dérobée le jardin d’essai, surprendre la griffe ascendante du cotylédon, le viril surgeon que le printemps chassait de sa gaine. Je contrariais l’aveugle dessein que poursuit la chrysalide d’un noir brun bilieux et la précipitais d’une mort passagère au néant définitif. – Tu ne comprends pas… Tu ne peux pas comprendre. Tu n’es qu’une petite meurtrière de huit ans… de dix ans… Tu ne comprends rien encore à ce qui veut vivre. Je ne recevais pas, en paiement de mes méfaits, d’autre punition. Celle-là m’était d’ailleurs assez dure.

Sido et les fleurs [Sido]

« Sido » répugnait à toute hécatombe de fleurs. Elle qui ne savait que donner, je l’ai pourtant vue refuser les fleurs qu’on venait parfois quêter pour parer un corbillard ou une tombe. Elle se faisait dure, fronçait les sourcils et répondait « non » d’un air vindicatif. – Mais c’est pour le pauvre M. Enfert, qui est mort hier à la nuit! La pauvre Mme Enfert fait peine, elle dit qu’elle voudrait voir partir son mari sous les fleurs, que ce serait sa consolation! Vous qui avez de si belles roses-mousse, madame Colette… – Mes roses-mousse! Quelle horreur! Sur un mort! Après ce cri, elle se reprenait et répétait : – Non. Personne n’a condamné mes roses à mourir en même temps que M. Enfert. Mais elle sacrifiait volontiers une très belle fleur à un enfant très petit, un enfant encore sans parole, comme le petit qu’une mitoyenne de l’Est lui apporta par orgueil, un jour, dans notre jardin. Ma mère blâma le maillot trop serré du nourrisson, dénoua le bonnet à trois pièces, l’inutile fichu de laine, et contempla à l’aise les cheveux en anneaux de bronze, les joues, les yeux noirs sévères et vastes d’un garçon de dix mois, plus beau vraiment que tous les autres garçons de dix mois. Elle lui donna une rose cuisse-de-nymphe-émue qu’il accepta avec emportement, qu’il porta à sa bouche et suça, puis il pétrit la fleur dans ses puissantes petites mains, lui arracha des pétales, rebordés et sanguins à l’image de ses propres lèvres… – Attends, vilain ! dit sa jeune mère. Mais la mienne applaudissait, des yeux et de la voix, au massacre de la rose, et je me taisais, jalouse…

Un incendie chez une voisine [La Naissance du jour]

Lettre de Sido : « Minet-Chéri, Il est à peine cinq heures du matin. Je t’écris à la lueur de ma lampe et à celle d’un incendie bien près de chez moi, en face : c’est la grange de Mme Moreau qui brûle. A-t-on mis le feu exprès ? Elle est pleine de fourrage. Les pompiers sont là, dans mon petit jardin ; ils piétinent mes plates-bandes préparées pour les fleurs et les fraisiers. Il pleut du feu sur mon poulailler ; quelle chance que je n’aie plus voulu élever des poules ! Cela me faisait horreur de manger ou de faire manger des poules confiantes, que j’avais nourries. Que ce feu est beau ! Auras-tu hérité mon amour des cataclysmes ? Hélas, voilà que crient et courent de toutes parts les pauvres rats qui s’échappent de la grange en flammes. Je pense qu’ils se réfugieront dans ma remise à bois. Ne t’inquiète pas pour le reste, le vent par chance est d’Est. Tu te rends compte que, s’il était d’Ouest, je serais déjà rôtie. Comme je ne peux servir à rien en personne, et qu’il ne s’agit que de paille, je puis donc m’abandonner à mon amour pour les tempêtes, le bruit du veut, les flammes en plein air… Je vais, après t’avoir rassurée en t’écrivant, prendre mon café matinal, en contemplant le beau feu. »

« SIDO » ET SES ENFANTS

Les quatre enfants de Sido [La Maison de Claudine]

Notre turbulence étrange ne s’accompagnait d’aucun cri. Je ne crois pas qu’on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C’est maintenant que je m’en étonne. Personne n’avait requis de nous ce mutisme allègre, ni cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d’hydrothérapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n’empêchait pas le cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, chacune portant, sous sa croix, les noms, l’épitaphe et la généalogie d’un défunt supposé… Ma sœur aux trop longs cheveux pouvait lire sans fin ni repos: les deux garçons passaient, frôlant comme sans la voir cette jeune fille assise, enchantée, absente, et ne la troublaient pas. J’avais, petite, le loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des garçons, lancés dans les bois à la poursuite du Grand Sylvain, du Flambé, du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute digitale de juillet au fond des bois clairsemés, rougis de flaques de bruyères… Mais je suivais silencieuse, et je glanais la mûre, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les prés gorgés d’eau en chien indépendant qui ne rend pas de comptes…

Où sont les enfants ? [La Maison de Claudine]

« Où sont les enfants? » Elle surgissait, essoufflée par sa quête constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu’elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d’un brûlant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie; c’est qu’elle espérait rassembler, en même temps que ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande crue… Au cri traditionnel s’ajoutait, sur le même ton d’urgence et de supplication, le rappel de l’heure: « Quatre heures! ils ne sont pas venus goûter! Où sont les enfants ?… » « Six heures et demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants ?… » La jolie voix, et comme je pleurerais de plaisir à l’entendre… Notre seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte d’évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour une liberté qu’on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle inutile, le mur bas d’un voisin. Le flair subtil de la mère inquiète découvrait sur nous l’ail sauvage d’un ravin lointain ou la menthe des marais masqués d’herbe. La poche mouillée d’un des garçons cachait le caleçon qu’il avait emprunté aux étangs fiévreux, et la « petite », fendue au genou, pelée au coude, saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d’araignées et de poivre moulu, liés d’herbes rubannées… -Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous! Demain… Demain l’aîné, glissant sur le toit d’ardoises où il installait un réservoir d’eau, se cassait la clavicule et demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, attendant qu’on vînt l’y ramasser. Demain, le cadet recevait sans mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et rapportait avec modestie un œuf violacé entre les deux yeux. — Où sont les enfants? Deux reposent. Les autres jour par jour vieillissent. S’il est un lieu où l’on attend après la vie, celle qui nous attendit tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l’aînée de nous tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre, le soir: « Ah! je sens que cette enfant n’est pas heureuse… Ah ! je sens qu’elle souffre… » Pour l’aîné des garçons elle n’écoute plus, palpitante, le roulement d’un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de n’être pas assez tutélaire: « Où sont, où sont les enfants?… »

Les deux garçons, Achille et Léo [Sido – Les Sauvages]

– Des sauvages… Des sauvages… disait-elle. Que faire avec de tels sauvages? Elle secouait la tête. Il y avait, dans son découragement, une part de choix, un désistement raisonné, peut-être aussi la conscience de sa responsabilité. Elle contemplait ses deux garçons, les demi-frères, et les trouvait beaux. L’aîné surtout, le châtain aux yeux pers, dix-sept ans, une bouche empourprée qui ne souriait qu’à nous et à quelques jolies filles. Mais le brun, à treize ans, n’était pas mal non plus, sous ses cheveux mal taillés qui descendaient jusqu’à ses yeux bleu-deplomb, pareils à ceux de notre père… Deux sauvages aux pieds légers, osseux, sans chair superflue, frugaux comme leurs parents, et qui préféraient aux viandes le pain bis, le fromage dur, la salade, l’œuf frais, la tarte aux poireaux ou à la citrouille. Sobres et vertueux, – de vrais sauvages… – Que faire d’eux ? soupirait ma mère. Ils étaient si doux que nul ne les pouvait atteindre ni diviser. L’aîné commandait, le second mêlait, à son zèle, une fantaisie qui l’isolait du monde. Mais l’aîné savait qu’il allait commencer ses études de médecine, tandis que le second espérait sourdement que rien ne commencerait jamais pour lui, sauf le jour suivant, sauf l’heure d’échapper à une contrainte civilisée, sauf la liberté totale de rêver et de se taire… Il l’espère encore. […] Il provient, cet homme blanchissant, d’un petit garçon de six ans, qui suivait les musiciens mendiants quand ils traversaient notre village. Il suivit un clarinettiste borgne jusqu’à Saints — quatre kilomètres — et quand il revint, ma mère faisait sonder les puits du pays. Il écouta avec bonté les reproches et les plaintes, car il se fâchait rarement. Quand il en eut fini avec les alarmes maternelles, il alla au piano, et joua fidèlement tous les airs du clarinettiste, qu’il enrichit de petites harmonies simples, fort correctes. Ainsi faisait-il des airs du manège forain, à la Quasimodo, et de toutes les musiques, qu’il captait comme des messages volants.

Sido et son fils Léo [Sido – Les Sauvages]

Lorsqu’elle partait chaque trimestre pour Auxerre à deux heures du matin, dans la victoria, ma mère cédait presque toujours aux instances de son enfant le plus jeune. Le privilège de naître la dernière me conserva longtemps ce grade d’enfant-le-plus-jeune, et ma place dans le fond de la victoria. Mais avant moi il y eut pendant une dizaine d’années ce petit garçon évasif et agile. Au chef-lieu, il se perdait, car il déjouait toute surveillance. Il se perdit ici et là, dans la cathédrale, dans la tour de l’horloge, et notamment dans une grande épicerie, durant qu’on emballait le pain de sucre drapé d’un biais de papier indigo, les cinq kilos de chocolat, la vanille, la cannelle, la noix-muscade, le rhum pour les grogs, le poivre noir et le savon blanc. Ma mère fit un cri de renarde: – Ha !… Où est-il ? – Qui, madame Colette? – Mon petit garçon! L’a-t-on vu sortir? Personne ne l’avait vu sortir, et déjà ma mère, à défaut de puits, interrogeait les cuves d’huile et les tonneaux de saumure. On ne le chercha pas trop longtemps, cette fois. Il était au plafond. Tout en haut d’un des piliers de fonte tors, qu’il étreignait des cuisses et des pieds comme un grimpeur des cocotiers, il manœuvrait et écoutait les rouages d’un gros cartel à face plate de chat-huant, vissé sur la maîtresse-poutre. […] Elle se trompa, nous la trompâmes plus d’une fois. Elle ne se décourageait pas et nous coiffait d’une nouvelle auréole. Mais elle n’accepta jamais que son second fils échappât, comme elle disait, à la musique, car je lis dans mainte lettre qui date de la fin de sa vie : « Sais-tu si Léo a un peu de temps pour travailler son piano ? Il ne doit pas négliger un don qui est extraordinaire ; je ne me lasserai pas d’insister là-dessus… » A l’époque où ma mère m’écrivait ces lettres, mon frère était âgé de quarante-quatre ans. Il a, quoi qu’elle en eût, échappé à la musique, puis aux études de pharmacie, puis successivement à tout, – à tout ce qui n’est pas son passé de sylphe. A mes yeux, il n’a pas changé : c’est un sylphe de soixante-trois ans. Comme un sylphe, il n’est attaché qu’au lieu natal, à quelque champignon tutélaire, à une feuille recroquevillée en manière de toit. On sait que les sylphes vivent de peu, et méprisent les grossiers vêtements des hommes : le mien erre parfois sans cravate, et long-chevelu. De dos, il figure assez bien un pardessus vide, ensorcelé et vagabond. Sa modeste besogne de scribe, il l’a élue entre toutes, pour ce qu’elle retient, assise, à une table, sa seule et fallacieuse apparence d’homme. Tout le reste de lui, libre, chante, entend des orchestres, compose, et revole à la rencontre du petit garçon de six ans qui ouvrait toutes les montres, hantait les horloges municipales, collectionnait les épitaphes, foulait sans fatigue les mousses élastiques et jouait du piano de naissance… Il le retrouve aisément, revêt le petit corps agile et léger qu’il n’a jamais quitté longtemps, et il parcourt un domaine mental où tout est à la guise et à la mesure d’un enfant qui dure victorieusement depuis soixante années. Il n’est pas — quel dommage!… – d’enfant invulnérable. Celui-ci, pour vouloir confronter son rêve exact avec une réalité infidèle, m’en revient déchiré, parfois…

Le mariage de Juliette « aux longs cheveux » [Sido – Les Sauvages]

Ma demi-sœur, l’aînée de nous tous, – l’étrangère, l’agréable laide aux yeux thibétains – se fiança, à la veille de coiffer Sainte-Catherine. Si ma mère n’osa empêcher ce mauvais mariage, elle ne tut pas ce qu’elle en pensait. De la rue de la Roche à la Gerbaude, de Bel-Air au Grand-Jeu, on ne parla que du mariage de ma sœur. – Juliette se marie? demandait-on à ma mère. C’est un événement ! – Un accident, rectifiait « Sido ». Certains risquaient, aigrement: – Enfin, Juliette se marie ! C’est inattendu ! C’est un peu inespéré! – Non, repartait « Sido » belliqueuse, c’est désespéré. Qui peut retenir une fille de vingt-cinq ans? – Et qui épouse-t-elle ? – Oh ! mon Dieu, le premier chien coiffé… Au fond, elle prenait en pitié la vie, gorgée de rêves et de lecture effrénée, de sa fille solitaire. Mes frères considérèrent l' »événement » du haut de leur point de vue personnel. Une année d’études médicales à Paris n’avait pas apprivoisé l’aîné, haut, resplendissant et que le regard des femmes, quand il ne les désirait pas, offensait. Les mots « cortège nuptial », « frac de soirée », « déjeuner dînatoire », « défilé « , tombèrent sur les deux sauvages comme des gouttes de poix bouillante … – Je n’irai pas à la noce ! protestait le cadet, l’œil pâle d’indignation, et toujours coiffé à la malcontent. Je ne donnerai pas le bras ! Je ne mettrai pas un habit à queue ! – Tu es le garçon d’honneur de ta sœur, lui remontrait ma mère. – Elle n’a qu’à ne pas se marier ! Pour ce qu’elle épouse!… Un type qui sent le vermouth! D’abord, elle a toujours vécu sans nous, elle n’a pas davantage besoin de nous pour se marier! Notre bel aîné parlait moins. Mais nous lui voyions son visage de sauteur de murs, son regard qui mesurait les obstacles. Il y eut des jours difficiles, des récriminations que mon père, soucieux et qui fuyait l’odorant intrus, n’apaisait pas. Puis les deux garçons parurent consentir à tout. Bien mieux, ils suggérèrent l’idée d’organiser eux-mêmes une messe en musique, et, de joie, « Sido » oublia pendant quelques heures son « chien coiffé » de gendre. Notre piano Aucher prit le chemin de l’église, mêla son joli son un peu sec au bêlement de l’harmonium. Les sauvages répétaient, dans l’église vide qu’ils verrouillaient, la « Suite » de l’Arlésienne, je ne sais quel Stradella, un Saint-Saëns dévolu aux fastes nuptiaux… Ma mère s’avisa trop tard que ses fils, retenus à leur clavier d’exécutants, ne figureraient qu’un moment aux côtés de leur sœur. Ils jouèrent, je me le rappelle, comme des anges musiciens, et ensoleillèrent de musique la messe villageoise, l’église sans richesses et sans clocher. Je paradais, fière de mes onze ans, de ma chevelure de petite Eve et de ma robe rose, fort contente de toutes choses, sauf quand je regardais ma sœur tremblante de faiblesse nerveuse, toute petite, accablée de faille et de tulle blancs, pâle et qui levait sa singulière figure mongole, défaillante, soumise au point que j’en eus honte, vers un inconnu… Les violons du bal mirent fin au long repas, et rien qu’à les entendre les deux garçons frémirent comme des chevaux neufs. Le cadet, un peu gris, resta. Mais l’aîné, à bout d’efforts, disparut. Il sauta, pour pénétrer dans notre jardin, le mur de la rue des Vignes, erra autour de notre maison fermée, brisa une vitre et ma mère le trouva couché quand elle rentra lasse, triste, ayant remis sa fille, égarée et grelottante, aux mains d’un homme. Elle me contait plus tard cette petite aube poussiéreuse d’été, la maison vide et comme pillée, sa fatigue sans joie, sa robe à « devant » perlé, les chats inquiets que la nuit et la voix de ma mère ramenaient. Elle me disait qu’elle avait trouvé son aîné endormi, les bras fermés sur sa poitrine, la bouche fraîche et les yeux clos, et tout empreint de sa sévérité de sauvage pur… – Songe donc, c’est pour être seul, loin de ces gens en sueur, pour être endormi et caressé par le vent de la nuit qu’il avait brisé un carreau! Y eut-il jamais un enfant aussi sage? Ce sage, je l’ai vu cent fois franchir la fenêtre, d’un bond réflexe, à chaque coup de sonnette qu’il ne prévoyait pas. Grisonnant, tôt vieilli de travail, il retrouvait l’élasticité de son adolescence pour sauter dans le jardin, et ses fillettes riaient de le voir. Ses accès de misanthropie, encore qu’il les combattît, lui creusaient le visage. Peut-être qu’il trouvait, captif, son préau chaque jour plus étroit, et qu’il se souvenait des évasions qui jadis le menaient à un lit d’enfant où il dormait demi-nu, chaste et voluptueusement seul.

L’accouchement de Juliette et l’étrange danse de Sido dans le « jardin d’En-Face » [La Maison de Claudine]

Sitôt mariée, ma sœur aux longs cheveux céda aux suggestions de son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que s’ébranlait l’appareil redoutable des notaires et des avoués. J’avais onze, douze ans, et ne comprenais rien à des mots comme « tutelle imprévoyante, prodigalité inexcusable », qui visaient mon père. Une rupture suivit entre le jeune ménage et mes parents. Pour mes frères et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma demi-sœur – cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de visage, accablée de cheveux, chargée de ses tresses comme d’autant de chaînes s’enfermât dans sa chambre tout le jour ou s’exilât avec un mari dans une maison voisine, nous n’y voyions ni différence ni inconvénient. D’ailleurs, mes frères, éloignés, ressentirent seulement les secousses affaiblies d’un drame qui tenait attentif tout notre village. Une tragédie familiale, dans une grande ville, évolue discrètement, et ses héros peuvent sans bruit se meurtrir. Mais le village qui vit toute l’année dans l’inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots de braconnage et de galanterie, le village n’a pas de pitié et personne n’y détourne la tête, par délicatesse charitable, sur le passage d’une femme que des plaies d’argent ont, en moins d’un jour, appauvrie d’une enfant. On ne parla que de nous. On fit queue le matin à la boucherie de Léonore pour y rencontrer ma mère et la contraindre à livrer un peu d’elle-même. Des créatures qui, la veille, n’étaient pourtant pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses précieux pleurs, quelques plaintes arrachées à son indignation maternelle. Elle revenait épuisée, avec le souffle précipité d’une bête poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon père et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rôti embroché, clouait, de toute la force de ses petites mains emmanchées de beaux bras, une caisse pour la chatte près de mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d’œuf et au rhum. Elle mettait, à dompter son chagrin, une sorte d’art cruel, et parfois je l’entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle-même les persiennes du premier étage, pour regarder – séparés de notre jardin d’En-Face par un mur mitoyen – le jardin, la maison qu’habitait ma sœur. Elle voyait des planches de fraisiers, des pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui menaient à un perron-terrasse meublé d’orangers en caisses et de sièges d’osier. Un soir – j’étais derrière elle – nous reconnûmes sur l’un des sièges un châle violet et or, qui datait de la dernière convalescence de ma sœur aux longs cheveux. Je m’écriai : « Ah ! tu vois, le châle de Juliette ? » et ne reçus pas de réponse. Un bruit saccadé et bizarre, comme un rire qu’on étouffe, décrut avec les pas de ma mère dans le corridor, quand elle eut fermé toutes les persiennes. Des mois passèrent, et rien ne changea. La fille ingrate demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais il lui arriva, apercevant ma mère à l’improviste, de fuir comme une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans émoi, étonnée devant cette étrangère qui portait des chapeaux inconnus et des robes nouvelles. Le bruit courut, un jour, qu’elle allait mettre un enfant au monde. Mais je ne pensais plus guère à elle, et je ne fis pas attention que, dans ce moment-là justement, ma mère souffrit de demi-syncopes nerveuses, de vertiges d’estomac, de palpitations. Je me souviens seulement que l’aspect de ma sœur déformée, alourdie, me remplit de confusion et de scandale… Des semaines encore passèrent… Ma mère, toujours vive, active, employa son activité d’une manière un peu incohérente. Elle sucra un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s’en désoler, elle accueillit les reproches de mon père avec un visage fermé et ironique qui me bouleversa. Un soir d’été, comme nous finissions de dîner tous les trois, une voisine entra tête nue, nous souhaita le bonsoir d’un air apprêté, glissa dans l’oreille de ma mère deux mots mystérieux, et repartit aussitôt. Ma mère soupira : « Ah ! mon Dieu… » et resta debout, les mains appuyées sur la table. – Qu’est-ce qu’il y a ? demanda mon père. Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la lampe et répondit : – C’est commencé… là-bas… Je compris vaguement et je gagnai, plus tôt que d’habitude, ma chambre, l’une des trois chambres qui donnaient sur le jardin d’En-Face. Ayant éteint ma lampe, j’ouvris ma fenêtre pour guetter, au bout d’un jardin violacé de lune, la maison mystérieuse qui tenait clos tous ses volets. J’écoutai, comprimant mon cœur battant contre l’appui de la fenêtre. La nuit villageoise imposait son silence et je n’entendis que l’aboiement d’un chien, les griffes d’un chat qui lacéraient l’écorce d’un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc – ma mère – traversa la rue, entra dans le jardin d’En-Face. Je la vis lever la tête, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle espérait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte allée du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant qu’elle froissa. Sous la lumière froide de la pleine lune, aucun de ses gestes ne m’échappait. Immobile, la face vers le ciel, elle écoutait, elle attendait. Un cri long, aérien, affaibli par la distance et les clôtures, lui parvint en même temps qu’à moi, et elle jeta avec violence ses mains croisées sur sa poitrine. Un second cri, soutenu sur la même note comme le début , d’une mélodie, flotta dans l’air, et un troisième… Alors je vis ma mère serrer à pleines mains ses propres flancs, et tourner sur elle-même, et battre la terre de ses pieds, et elle commença d’aider, de doubler, par un gémissement bas, par l’oscillation de son corps tourmenté et l’étreinte de ses bras inutiles, par toute sa douleur et sa force maternelles, la douleur et la force de la fille ingrate qui, si loin d’elle, enfantait.

LA PETITE GABRIELLE À SAINT-SAUVEUR

Les vagabondages de la fillette de quinze ans [Journal à rebours]

– Puisque tu ne rêves que de me quitter, disait Sido, va me chercher de la mâche. Prends le couteau à bout rond. Elle ne me l’ordonnait pas deux fois. Je dévalais la rue déjà, que Sido, sur le seuil, criait les derniers conseils urgents : – Ne passe pas par les prés du Petit-Moulin, ils sont inondés! Ne va pas du côté de Thury, il y a des voitures de bohémiens! Surtout, reviens avant la tombée de la nuit! Ne mange pas les prunelles sur les haies, ni les sinelles ! Ne mets pas à même tes poches la salade pleine de terre !.. Hors de vue, je haussais furieusement les épaules et je me demandais quelle idée – « non, là, vraiment, tout de même! » – les parents se font de leurs enfants, et si ma mère – « ça, vrai, ah! là là, voyons, enfin! » – se rendrait compte un jour que j’atteignais, autant dire, quinze ans. Passée la limite où la voix maternelle – un soprano nuancé, étendu, qui n’était jamais discordant – pouvait m’atteindre, je me dirigeais avec décision vers le Petit-Moulin et ses prés inondés. Cinq, cents pas plus loin, je me repaissais de prunelles et de smelles, celles-ci fades, celles-là d’une âpreté à décaper les muqueuses. Après quoi, j’étais toute à la récolte de la mâche. Et comme, de pied de mâche en pied de mâche, je m’éloignais du vieux panier troué, j’accumulais ma récolte dans mes poches… Gestes rituels, où la désobéissance raisonnée n’entrait pour rien. La campagne déserte constituait, depuis que je savais marcher, mon domaine incontrôlable. Qui eût décidé, sinon moi, que la prunelle, la fraise sauvage, la noisette étaient mûres? Qui tenait secrets, sinon moi, les gîtes préférés du muguet, des narcisses blancs, des écureuils?… A chacun son fief. Contestais-je à Sido la souveraineté de la maison familiale? La rencontre d’une ronde de mousserons m’entraînait à en chercher une autre, et une autre… Les colchiques mauves, les « veilleuses » des prés, je les assemblais en bouquet, mêlées aux dernières scabieuses. Le crépuscule d’automne descendait, et son odeur enivrante de feuilles de chêne macérées et de marais fertile. C’était l’heure où Sido se plantait sur le seuil de notre maison et guettait mon retour. Arriverais-je par le bas de la rue, par le haut de la rue? Elle tournait la tête, de droite à gauche, de gauche à droite, comme une couveuse au bord du nid. C’était l’heure de son grand tourment. Pour m’attendre, elle jetait sur ses épaules, sur sa tête, n’importe quel vêtement, décroché en passant aux porte-manteaux du corridor. De sorte que je lui voyais tour à tour un pardessus de mon père, ma vieille petite pèlerine bonne au plus pour le jardin, et même un tablier bleu dont elle nouait les cordons sous son menton. Elle était l’Inquiétude elle-même, sous ses insignes variables… D’autres insignes – un pince-nez, deux pince-nez, une paire de lunettes, une loupe – proclamaient qu’elle était aussi la Découverte. Son grand mot: « Regarde! » signifiait: « Regarde la chenille velue, pareille à un petit ours doré! Regarde la première pousse du haricot, le cotylédon qui lève sur sa tête un petit chapeau de terre sèche… Regarde la guêpe qui découpe, avec ses mandibules en cisailles, une parcelle de viande crue… Regarde la couleur du ciel au couchant, qui annonce grand vent et tempête. Qu’importe le grand vent de demain, pourvu que nous admirions cette fournaise d’aujourd’hui ? Regarde, vite, le bouton de l’iris noir est en train de s’épanouir ! Si tu ne te dépêches pas, il ira plus vite que toi… ». Mais dès que je tournais, en haut, en bas, le coin de la rue, Sido disparaissait, pour n’avoir pas l’air de m’attendre. De mon côté, je feignais d’ignorer qu’elle avait suivi de loin mes quinze ans parés de longs cheveux, d’une taille déliée, d’une petite figure de chat aux tempes larges et au menton pointu, mes quinze ans et leur confiance en un pays natal où ils n’avaient jamais fait de mauvaise rencontre… Sous le dôme vert pâle de la suspension, un regard gris, presque dur à force d’acuité, me parcourait tout entière, lisait, de ma joue griffée à mes souliers boueux, dénombrait les dommages : « Un fil de sang sur la joue, un accroc près de l’épaule, l’ourlet de la jupe décousu et mouillé, les souliers, les bas comme des éponges… C’est tout. Ce n’est que cela; Dieu merci, ce n’est, encore une fois, que cela… ».

Promenades de l’aube [Sido]

Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits… Car j’aimais tant l’aube, déjà, que ma mère me l’accordait en récompense. J’obtenais qu’elle m’éveillât à trois heures et demie, et je m’en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues. A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps… J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion… Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or »; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, – « chef-d’œuvre », disait-elle. J’étais peut-être jolie; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord… Je l’étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par là verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis. Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d’avoir mangé mon saoul, pas avant d’avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goûté l’eau de deux sources perdues, que je révérais. L’une se haussait hors de la terre par une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L’autre source, presque invisible, froissait l’herbe comme un serpent, s’étalait secrète au centre d’un pré où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe… Rien qu’à parler d’elles je souhaite que leur saveur m’emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j’emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire…

Dans les bois de Saint-Sauveur [Claudine à l’école]

Le charme, le délice de ce pays fait de collines et de vallées si étroites que quelques-unes sont des ravins, c’est les bois, les bois profonds et envahisseurs, qui moutonnent et ondulent jusque là-bas, aussi loin qu’on peut voir… Des prés verts les trouent par places, de petites cultures aussi, pas grand-chose, les bois superbes dévorant tout. De sorte que cette belle contrée est affreusement pauvre, avec ses quelques fermes disséminées, peu nombreuses, juste ce qu’il faut de toits rouges pour faire valoir le vert velouté des bois. Chers bois ! Je les connais tous ; je les ai battus si souvent. Il y a les bois-taillis, des arbustes qui vous agrippent méchamment la figure au passage, ceux-là sont pleins de soleil, de fraises, de muguet, et aussi de serpents. J’y ai tressailli de frayeurs suffocantes à voir glisser devant mes pieds ces atroces petits corps lisses et froids ; vingt fois je me suis arrêtée, haletante, en trouvant sous ma main, près de la « passe-rose », une couleuvre bien sage, roulée en colimaçon régulièrement, sa tête en dessus, ses petits yeux dorés me regardant ; ce n’était pas dangereux, mais quelles terreurs ! Tant pis, je finis toujours par y retourner seule ou avec des camarades ; plutôt seule, parce que ces petites grandes filles m’agacent, ça a peur de se déchirer aux ronces, ça a peur des petites bêtes, des chenilles velues et des araignées des bruyères, si jolies, rondes et roses comme des perles, ça crie, c’est fatigué, – insupportables enfin. Et puis il y a mes préférés, les grands bois qui ont seize et vingt ans, ça me saigne le cœur d’en voir couper un ; pas broussailleux, ceux-là, des arbres comme des colonnes, des sentiers étroits, où il fait presque nuit à midi, où la voix et les pas sonnent d’une façon inquiétante. Dieu, que je les aime ! Je m’y sens tellement seule, les yeux perdus loin entre les arbres, dans le jour vert et mystérieux, à la fois délicieusement tranquille et un peu anxieuse, à cause de la solitude et de l’obscurité vague… Pas de petites bêtes, dans ces grands bois, ni de hautes herbes, un sol battu, tour à tour sec, sonore, ou mou à cause des sources ; des lapins à derrière blanc les traversent ; des chevreuils peureux dont on ne fait que deviner le passage, tant ils courent vite ; de grands faisans lourds, rouges, dorés ; des sangliers (je n’en ai pas vu) ; des loups – j’en ai entendu un, au commencement de l’hiver, pendant que je ramassais des faines, ces bonnes petites faines huileuses qui grattent la gorge et font tousser. Quelquefois des pluies d’orage vous surprennent dans ces grands bois-là ; on se blottit sous un chêne plus épais que les autres, et, sans rien dire, on écoute la pluie crépiter là-haut comme sur un toit, bien à l’abri, pour ne sortir de ces profondeurs que tout éblouie et dépaysée, mal à l’aise au grand jour. Et les sapinières ! Peu profondes, elles, et peu mystérieuses, je les aime pour leur odeur, pour les bruyères roses et violettes qui poussent dessous, et pour leur chant sous le vent. Avant d’y arriver, on traverse des futaies serrées, et, tout à coup, on a la surprise délicieuse de déboucher au bord d’un étang, un étang lisse et profond, enclos de tous côtés par les bois, si loin de toutes choses ! Les sapins poussent dans une espèce d’île au milieu ; il faut passer bravement à cheval sur un tronc déraciné qui rejoint les deux rives. Sous les sapins, on allume du feu, même en été, parce que c’est défendu ; on y cuit n’importe quoi, une pomme, une poire, une pomme de terre volée dans un champ, du pain bis faute d’autre chose ; ça sent la fumée amère et la résine, c’est abominable, c’est exquis. J’ai vécu dans ces bois dix années de vagabondages éperdus, de conquêtes et de découvertes ; le jour où il me faudra les quitter j’aurai un gros chagrin.

Les étangs de la Puisaye [Journal à rebours]

Sur les étangs de ma province natale, les eaux baissant, août précurseur tendait une pellicule d’étain. Quand une couleuvre, longue et vigoureuse, traversait l’étang, ses petites narines au ras de l’eau, accompagnée de son sillage triangulaire, j’hésitais, enfant, à me baigner. Tant de vie secrète montait en cercles, en moires, en bulles, des vases hantées, tant de sources fusaient, de tiges tubulaires bougeaient vaguement… Pourtant la rainette, verte sur son radeau vert, pourtant la libellule brutale, et sans doute myope, me tentaient. Même un enfant ne peut répondre à tout. Mais ses antennes frémissent au moindre appel, et à tout il préfère ce qui est fermé, brumeux, innommé, imposant.

D’août à septembre à Saint-Sauveur [Journal à rebours]

Août, dans mon pays septentrional, était un mois de longue patience. Sevrés comme moi d’école, les enfants trouvaient lents les jours. Ils se tassaient, pendant leur loisir interminable, dans l’ombre au pied des maisons, car ils étaient las des chaumes tondus et des bois muets. A mesure que le soleil tournait, ils repliaient et garaient de lui leurs jambes poudreuses. Ils jouaient, nous jouions au tourne-couteau, aux trois cailloux, aux osselets. Ils mordaient dans les premières pêches mi-vertes – je n’écris pas nous mordions, car je me connus toujours le goût du fruit mûr et juteux. Nous regardions monter, sur les terrains ingrats, le grand candélabre des chardons à carder, dont la fleur, armée de toutes parts prend feu, flambe violette juste avant la défaillance de l’été. Montaient de même les bouillons-blancs, tout couverts – feuilles pileuses, fleurs couleur de route – de la pulvérulence caniculaire. Repus d’oisiveté, languissants à force de regretter l’école et de le taire, nous comptions les jours et nous mentions : « Ah ! là là, ça passe vite ! » Rien ne passe vite, en été, sinon l’été. Une bourrasque d’août, soudaine, commençait dans le sec et le siliceux, levait jusqu’au ciel une poussière blanche en colonnes, retombait en un déluge dont les premières rafales crissaient sous les dents, arrachait aux mares taries des vols de petites grenouilles qui s’assommaient dans leur chute en faisant « ploc! ». L’orage s’en allait, et derrière lui sa grande traîne de pluie verticale durait toute la nuit. Au matin, nous nous apercevions que tout avait changé, et qu’aussi bien les chattes étaient pleines… Septembre ! Septembre ! Il n’était pas là encore, mais il soufflait sa forte haleine de corruption délicate, un renouveau qui sentait la prune, la fumée, l’écale de noix. Bientôt septembre ! Les enfants renaissaient sous la pluie, l’Ouest ballonné versait une lumière bleue, ménagée, abrégée. « Mais c’est le soir! s’écriait ma mère. Déjà la lampe! » En moi- même je disais: « Enfin la lampe… ». Encore huit jours, et les pêches mûres tombaient, et les sauges rouges étiraient leur épi, et l’aigre raisin opaque tournait à l’agate transparente… Encore quinze jours, et les deux chattes ponctuelles accouchaient le même jour, attestant la présence, cette fois, de septembre.

Une figure de Saint-Sauveur, Frisepoulet [Journal à rebours]

La châtaigne d’eau à quatre cornes, la cornuelle, je sais bien que Paris et maintes régions l’ignorent. Elle est d’ailleurs étrange et choisit ses étangs. Sa récolte veut un bachot plat, une godille, une vieille culotte, l’habitude de patauger en eau froide. Sinon, vous pouviez comme moi autrefois, l’acheter – cent quatre cornuelles pour quatre sous – après avoir guetté le passage de Frisepoulet, sylvain majestueux dont la chevelure et la barbe de lin blanc servaient l’éclat noir d’un regard sorcier… Châtaignes piquantes! Châtaignes chatouillantes ! Qui chatouillent la cuisse, Mais qui piquent la poche ! Il les criait, les vendait, mais n’adressait pas la parole au commun des villageois ni aux enfants. Avec lui venaient les premiers marrons. Après lui, il n’y avait plus que les prunelles bleues sur les haies, et dès la gelée qui posait une vitre légère sur les seaux pleins, près de la pompe, j’allais récolter les prunelles flétries, que ma mère infusait dans l’alcool « de bon goût ». Tant de petits miracles se peuvent-ils accomplir, aujourd’hui, sans le concours de Frisepoulet? Je doute que les fromages de mon pays natal se parfassent à point, en l’absence irrémédiable d’un petit homme à qui je n’ai pas connu d’autre nom que « le bon Dieu », et qui en outre raccommodait les parapluies, sous un escalier… – Va cri* mon parapluie qui doit être racmodé à la fin, dis au Bon Dieu qu’i t’avoinde* un fromage… Que deviendraient, privés de leurs personnages d’almanach, nos souvenirs d’enfance? Si l’homme-à-la-rose, passant parfumé d’échalote jeune, de vert d’oignon, de laurier, était muet, c’est qu’éternellement une rose pincée entre ses vieilles dents lui fermait les lèvres. Pour le seul homme-à-la-rose, le rosier de Bengale n’avait ni trêve ni commencement…

Dans la buanderie [Journal à rebours]

– Minet-Chéri, tu as encore jeté une pelure de châtaigne dans la cheminée. – Non, maman. – Si, ma fille. Et Sido, ma mère, brandissait au bout des pincettes, sous mon nez (« et pourquoi as-tu choisi de me ressembler par le nez, petite maladroite? ») le corps du délit. – Mes cendres ! Souiller mes précieuses cendres de pommier, de peuplier et d’orme! Et la lessive, alors? Je t’ai dit vingt fois… Ce n’est pas par irrévérence que je n’écoutais pas la suite, qui m’était connue. L’attention d’un enfant obéit au plus averti de ses sens. Déjà le mien était l’odorat. Ma mère venait à peine de prononcer le mot « lessive » que je croyais respirer la douceâtre odeur des cendres, réparties sur le drap de chanvre qui couvrait le grand cuveau, dans la buanderie. A intervalles réguliers, la femme-de-lessive versait, sur le lit de cendres, un broc d’eau bouillante qu’elles filtraient dans la masse du linge… L’air obscurci, bleu de vapeur, roulait par nuées distinctes, voilait la grande chaudière ronde, son tuyau qui perçait le plafond. Enorme, cuirassée de toile, la femme-de-lessive allait flottant d’un mur à l’autre, au mépris, semblait-il, des lois de la pesanteur. Une liasse de racines d’iris, blanches comme des ossements, pendait à un clou… Lave lisse et fumante, la couche de cendres retenait quelques braisillons noirs – raisins dans le cake, truffes dans le foie gras – et je les extrayais en m’échaudant les doigts. – Tu avais qu’à n’y pas toucher, ma petite servante, me disait la femme-de-lessive. Car les plus doux noms qu’une nourrice, qu’une domestique, qu’une mère puissent donner, dans mon pays, à l’enfant qu’elles ont vu naître, c’est « ma petite servante », « ma petite compagnie ». – Je t’ai dit vingt fois, continuait Sido, que le tannin contenu dans les pelures de châtaignes tache en jaune le linge… Quand apprendras-tu, sinon maintenant, les choses qu’une femme doit savoir? – Quand je serai mariée, répondais-je sottement. L’effet d’une telle réplique, sur Sido, ma mère, dépassait mon attente. Ses lunettes-du-lointain lui tombaient des yeux. Elle saisissait son face-à-main raccommodé avec du fil de fer, le braquait sur moi comme pour être sûre qu’un maléfice issu de la réponse ne m’avait pas déjà remise, âgée de quinze ans seulement, aux bras d’un ravisseur. Ses sourcils se joignaient de part et d’autre d’une courte ride verticale, et tirant sur ses paupières infligeaient à ses yeux la forme d’un losange. – Charmant! s’écria-t-elle. Tu tiens de ton père ce goût de la plaisanterie délicate ! – Mais ce n’est pas une plaisanterie, maman. Je pense que je me marierai. Tu t’es bien mariée deux fois, toi. – Faites ce que je dis et non ce que je fais, citait Sido, sentencieuse. – Si papa t’entendait … – Je l’entends, disait une voix mâle et magnifique, derrière le journal Le Temps, déployé. – Et il ose prétendre qu’il devient sourd ! murmurait ma mère avec indignation. Mais elle avait rougi: ses joues de jeune fille, roses à cinquante ans passés, s’empourpraient vingt fois le jour, selon qu’elle partait en guerre contre ses enfants, cassait une tasse bleue, ou qu’elle se faisait prendre en flagrant délit d’aimer mon père. Lui donnais-je beaucoup de souci? Peut-être oui, peut-être non… Elle comptait sur moi et me prenait au sérieux, pourvu qu’il ne s’agît pas de notions pratiques et d’usages ménagers. J’écoutais et retenais tout ce qu’elle enseignait, je n’en ai rien oublié encore. Mais si je savais tailler, dans un radis, une rose, si je n’avais pas ma pareille pour façonner une flûte d’herbe, changer en or un vieux décime, écumer à mon profit la mousse rose qui monte des fraises et des groseilles sur la bassine à confitures, par contre je laissais brûler le beurre, je cousais plus mal qu’un soldat et, en train d’essuyer la glace de ma cheminée, je m’arrêtais pour lire, debout, un livre ouvert sur la tablette… – Et s’il n’y avait que la lessive ! continuait Sido. Mais la cendre pour les pommes de terre, tu sais pourtant qu’elle exige une pureté absolue… La cendre pour les pommes de terre reposait, comme si ce fût celle d’un héros, dans une urne. Par urne j’entends un chaudron de fonte noire à trois pieds assez hauts et divergents, coiffé d’un couvercle bombé qui n’avait qu’une oreille. Vu de loin et dans l’ombre, on pensait: « Quel est cet étrange animal ? » Son contenu de cendres fines, blanchissantes, tamisées, inhumait douillettement quelques grosses pommes de terre non pelées, puis on plantait le tout en pleines braises, capitonnées de cendres. Cuites sans eau, sans vapeur, les pommes de terre « farinaient » à merveille, il n’y fallait plus que le beurre frais sur l’assiette et la pincée de sel. Sous leur peau poudreuse, je trouvais plat de résistance et dessert, car je mêlais aussi, à leur chair friable, de la marmelade de pommes très sucrée. A même la cendre mollissaient également les betteraves rouges, amies de la mâche en salade…

Gabrielle entourée d’animaux [En pays connu]

Des mères, des enfants; des lices, leurs chiots, les chattes, les chatons à raison de douze par tête, ou mieux par ventre de chatte; la vache Violette, son veau qu’on lui enleva; les hirondelles, qui pour capitonner leur nid enlaçaient, au duvet des poules, quelques-uns de mes longs cheveux ; la portée d’une souris, six souriceaux gros comme des frelons, tétant tous à la fois leur mère minuscule… Peu de mâles ; de temps en temps un interminable matou, noir comme l’anguille mouillée, un chien trouvé, un limier, offert en cadeau, et que nous n’avions pas osé refuser… Des mères, des rejetons, féconds à leur tour : voilà qui ne m’a jamais manqué, pendant les vingt premières années de ma vie. Ainsi le voulait l’ordre des choses, aussi fatal que le fil d’une rivière.

Les visites [Quatre Saisons]

Il faut encourager chez l’enfant, le désir et le besoin de sociabilité. Où les eussé-je pris, ce besoin, ce désir? Une enfance heureuse prépare mal aux contacts humains, et la mienne se sustentait pleinement entre des proches tendres, un peu fantasques, riches d’eux-mêmes, d’une farouche délicatesse. La sonnette grêle, au perron de ma maison natale, annonçait l’assaillant – la Visite! – et dispersait jusqu’aux chats. Mes frères s’égaillaient comme des chouans, avec une connaissance profonde du terrain de fuite et des abris agrestes, et je les suivais. Ma mère riait: « Petits sauvages! » et mirait en nous, secrètement approbatrice, sa propre sauvagerie naturelle…

Vins, fromages et truffes…

Vins J’ai été très bien élevée. Pour preuve première d’une affirmation aussi catégorique, je dirai que je n’avais pas plus de trois ans lorsque mon père me donna à boire un plein verre à liqueur d’un vin mordoré, envoyé de son Midi natal: le muscat de Frontignan. Coup de soleil, choc voluptueux, illumination des papilles neuves! Ce sacre me rendit à jamais digne du vin. Un peu plus tard j’appris à vider mon gobelet de vin chaud, aromatisé de cannelle et de citron, en dînant de châtaignes bouillies. A l’âge où l’on lit à peine, j’épelai, goutte à goutte, des bordeaux rouges anciens et légers, d’éblouissants Yquem. Le champagne passa à son tour, murmure d’écume, perles d’air bondissantes, à travers des banquets d’anniversaire et de première communion, il arrosa les truffes grises de la Puisaye… Bonnes études, d’où je me haussai à l’usage familier et discret du vin, non point avalé goulûment, mais mesuré dans des verres étroits, absorbé à gorgées espacées, réfléchies. C’est entre la onzième et la quizième année que se parfit un si beau programme éducatif. Ma mère craignait qu’en grandissant je ne prisse les « pâles couleurs ». Une à une elle déterra, de leur sable sec, des bouteilles qui vieillissaient sous notre maison, dans une cave – elle est, Dieu merci, intacte – minée à même un bon granit. J’envie, quand j’y pense, la gamine privilégiée que je fus. Pour accompagner au retour de l’école mes en-cas modestes – côtelette, cuisse de poulet froid ou l’un de ces fromages durs, « passés » sous la cendre de bois et qu’on rompt en éclats, comme une vitre, d’un coup de poing – j’eus des Château-Larose, des Château-Laffitte, des Chambertin et des Corton qui avaient échappé, en 70, aux « Prussiens ». Certains vins défaillaient, pâlis et parfumés encore comme la rose morte; ils reposaient sur une lie de tannin qui teignait la bouteille, mais la plupart gardaient leur ardeur distinguée, leur vertu roborative. Le bon temps! J’ai tari le plus fin de la cave paternelle, godet à godet, délicatement… Ma mère rebouchait la bouteille entamée, et contemplait sur mes joues la gloire des crus français. Heureux les enfants qui ne s’enflent pas l’estomac à grands coups d’eau rougie, pendant les repas! Bien avisés les parents qui dispensent à leur progéniture le doigt devin pur – entendez « pur » dans le sens noble du mot – et lui enseignent: « En dehors des repas, vous avez la pompe, le robinet, la source, le filtre. L’eau, c’est pour la soif. Le vin c’est, selon sa qualité et son terroir, un tonique nécessaire, un luxe, l’honneur des mets. » N’est-il pas lui-même une nourriture? Oui, le beau temps que celui où quelques bas Bourguignons de mon clocher, réunis autour d’une fiole habillée de poussière et de soie d’araignée, pinçaient les doigts en baiser sur la bouche et disaient – déjà – « un nectar! » N’êtes-vous point d’accord qu’en parlant ici du vin je me mêle de ce qui me regarde ? Ce n’est pas rien que de prendre en mépris, de bonne heure, à la fois ceux qui ne boivent pas de vin et ceux qui en boivent trop. [Prisons et paradis]

Fromages Peut-être à cause des étangs dont je fréquentais les eaux souvent basses et les bords jonceux, je ne passais pas un an, quand j’étais enfant, sans un accent de forte fièvre qui montait et descendait, ne laissant point de dommages. Chez nous, on nourrit la fièvre et, de temps en temps, s’approchaient de moi le riz au lait sucré, le blanc de poule, le consommé… Mais je repoussais le tout d’une main chaude, et je soupirais : – Je voudrais du camembert… À un être aussi naturel, aussi vif et plein de fantaisie que l’était ma mère, le camembert ne semblait pas plus suspect que la pomme cuite, et elle me donnait du camembert. Si le camembert manquait, je voyais venir un roquefort bien veiné, ou l’un de ces fromages plats, « passés » dans la cendre de bois, secs et transparents comme le vieil ambre. [Paysages et portraits]

En Basse-Bourgogne, autrefois, le lait à trois sous, puis à quatre sous le litre, le laitage caillé, les fromages sur la claie faisaient l’enfant bien nourri, et sobre de viande le travailleur. Tous les moments du fromage nous étaient bons : gelée tremblante, douce, à peine figée, puis gros caillé pressé, cuit en couche épaisse sur une grand pâte à tarte salée. Puis le fromage fait, taillé généralement en triangle, dompté à même la tranche de pain sous le pouce de l’ouvrier des champs… Là-dessus, une salade de pisselits, baignée d’huile de noix, un coup de vin… Un tel repas champêtre me mouille encore la bouche en y pendant, à cause du vin de Treigny, à cause de la salade et de sa gousse d’ail, – à cause sutout du fromage. Non loin de mon village se façonnaient les soumaintrains, les rouges saints-florentins, qui venaient sur notre marché, habillés de feuilles de betterave. Je me souviens que le beurre se réservait la longue, l’élégante feuille de châtaignier, dentelée sur les bords. [Paysages et portraits]

Truffes Je suis née dans un pays de province où l’on gardait encore, comme le secret d’un parfum ou d’un onguent miraculeux, des recettes que je ne trouve dans aucun Codex culinaire, On les transmettait de bouche à oreille, à l’occasion d’une fête carillonnée, le jour du baptême d’un premier-né, d’une « confirmation ». Elles échappaient, pendant le long festin de noces, à des lèvres desserrées par le vieux vin : ainsi ma mère reçut en confidence la manière de préparer certaine « boule » de poulet, projectile ovoïde cousu dans une peau de poule désossée. Comment recomposer maintenant le secret de cette « boule » débitée, sur la table, en larges tranches rondes où brillaient l’œil noir de la truffe, la verte fève de la pistache? Du moins j’appris – dans une Puisaye truffière dont le sol nourrit une truffe grise, de bonne odeur et de goût nul – à me servir de la vraie truffe, la noire, la périgourdine. C’est la plus capricieuse, la plus révérée des princesses noires. On la paie son poids d’or. […] Ne mangez pas le truffe sans boire. À défaut d’un grand ancêtre bourguignon au sang généreux, ayez quelque Mercurey ferme et velouté tout ensemble. Et buvez peu, s’il vous plaît. On dit, dans mon pays natal, que pendant un bon repas on n’a pas soif, mais bien « faim de boire ». [Paysages et portraits]

LA PETITE GABRIELLE À L’ÉCOLE

L’école de Claudine [Claudine à l’école]

Quand, il y a deux mois, j’ai eu quinze années sonnées, j’ai allongé mes jupes jusqu’aux chevilles, on a démoli la vieille école et on a changé l’institutrice. Les jupes longues, mes mollets les exigeaient, qui tiraient l’oeil, et me donnaient déjà trop l’air d’une jeune fille; la vieille école tombait en ruine; quant à l’institutrice, la pauvre bonne Madame X…, quarante ans, laide, ignorante, douce, et toujours affolée devant les inspecteurs primaires, le docteur Dutertre, délégué cantonal, avait besoin de sa place pour y installer une protégée à lui. Dans ce pays, ce que Dutertre veut, le ministre le veut. Pauvre vieille école, délabrée, malsaine, mais si amusante! Ah! les beaux batiments qu’on construit ne te feront pas oublier. Les chambres du premier étage, celles des instituteurs, étaient maussades et incommodes; le rez-de-chaussée,nos ddeux classes l’occupaient, la grande et la petite, deux salles incroyables de laideur et de saleté, avec des tables comme je n’en revis jamais, diminuées de moitié par l’usure, et sur lesquelles nous aurions dû, raisonnablement, devenir bossues au bout de six mois. L’odeur de ces classes, après les trois heures d’étude du matin et de l’après-midi, était littéralement à renverser. Je n’ai jamais eu de camarades de mon espèce, car les rares familles bourgeoises de Montigny envoient, par genre, leurs enfants en pension au chef-lieu, de sorte que l’école ne compte guère pour élèves que des filles d’épiciers, de cultivateurs, de gendarmes et d’ouvriers surtout, tout ça assez mal lavé.

Chronologie indiquée dans Claudine à l’école : Le nouveau « groupe scolaire » pousse depuis sept ou huit mois, dans un jardin avoisinant acheté tout exprès, mais nous ne nous intéressons guère, jusqu’à présent, à ces gros cubes blancs qui montent peu à peu: malgré la rapidité (inusitée en ce pays de paresseux) avec laquelle sont menés les travaux, les écoles ne seront pas achevées, je pense, avant l’Exposition. Et alors, munie de mon brevet élémentaire, j’aurai quitté l’Ecole, – malheureusement.

Chronologie réelle : 14 juillet 1887 : pose de la première pierre de la nouvelle école de Saint-Sauveur-en-Puisaye, par le maire, Pierre Merlou. – Octobre 1887 : Adjonction d’un cours complémentaire à l’école de Saint-Sauveur; Mlle Olympe Terrain, 24 ans, succède à la directrice, Mme Viellard. – Février 1890 : achèvement des nouveaux bâtiments de l’école. – 28 septembre 1890 : inauguration, par Jules Develle, ministre de l’Agriculture, des nouveaux bâtiments.

Retour de l’école [En pays connu]

– Ta mée vient te chorcher à quatre heures? demandais-je à des camarades d’école. – Oui, elle vient me chorcher. Mais la mienne, ma « mée », ne venait pas me chercher. Elle n’aimait pas ma figure d’école un peu salie, ni mes cheveux, mes vêtements imprégnés de l’odeur des autres enfants … Je crois qu’elle n’est jamais venue me chercher. Je la retrouvais aux limites de son empire, debout sur notre perron, tournée vers la petite rue des Sœurs, quand j’étais en retard. Si je ne musais pas en route, si je ne faisais pas un détour pour accompagner Camille Comeau ou Jeanne David, aucune vigie derrière la rampe – forgée aux initiales du premier mari de ma mère – ne guettait mon retour, et je rejoignais « Sido » au jardin.

L’école, un rude paradis [Journal à rebours]

Dois-je nommer mon école une école? Non, mais une sorte de rude paradis où des anges ébouriffés cassaient du bois, le matin, pour allumer le poêle, et mangeaient, en guise de manne céleste, d’épaisses tartines de haricots rouges, cuits dans la sauce au vin, étalés sur le pain gris que pétrissaient les fermières …

Un souvenir de l’école, les chaufferettes [Journal à rebours]

Vocation, signes sacrés, poésie enfantine, prédestination ? .. Je ne retrouve rien de tel dans ma mémoire. Au commencement de ma carrière fut une chaufferette… Chaufferette! Il faudra bientôt, pour me faire comprendre, décrire un accessoire qui n’existe presque plus. Permettez que j’ouvre un dictionnaire : « Chaufferette, boîte de métal où l’on enfermait des braises allumées mêlées de cendre, et sur laquelle on posait les pieds pour les garder chauds ». Déjà le dictionnaire parle d’elle au passé… Une chaufferette, donc, règne sur les débuts de ma vie intellectuelle, – disons scolaire. Dans les glaciales et vastes demeures de la campagne, parmi les courants de bise, l’hiver, la chaufferette était un objet de première nécessité. Chez mes parents, il y avait la chaufferette de la cuisinière, celle de la couturière en journées, la chaufferette de ma mère et, enfin, la mienne, celle que j’emportais à l’école, garnie de braises de peuplier recouvertes de cendres fines… On me donnait la plus belle, parce que c’était la plus solide, un magnifique objet tout en fer forgé, indestructible, qui pesait autant qu’une valise pleine. Aux récréations, a-ton idée de ce que pouvait donner ma chaufferette en fer forgé employée comme arme offensive ou défensive? Je porte le témoignage ineffaçable d’un de ces combats à coups de chaufferette: le cartilage de l’oreille gauche cassé. Chaufferette, bouclier, projectile, calorifère, confort primitif d’un petit pays qui ignora si longtemps toute espèce de confort! Chaque petite fille avait la sienne, dans la première classe — six ans à huit ans — de l’école pauvre et nue. De massives émanations d’oxyde de carbone montaient de tous ces braseros. Des enfants s’endormaient, vaguement asphyxiées… Mon premier hiver scolaire fut un grand hiver, j’allais à l’école entre deux murs de neige plus hauts que moi… Qu’a-t-on fait de ces grands hivers d’autrefois, blancs, solides, durables, embellis de neige, de contes fantastiques, de sapins et de loups? Après avoir été aussi réels que mon enfance, ils sont donc aussi perdus qu’elle? Aussi perdus que la vieille Mlle Fanny, immatérielle institutrice fantôme, qui vivait de romans et de privations? Parfois Mlle Fanny sortait de son rêve romanesque, et poussait un hennissement qui annonçait la leçon de lecture… Cette année-là, nous apprîmes à lire dans le Nouveau Testament. Pourquoi le Nouveau Testament? Parce qu’il se trouvait là, je pense. Et la vieille demoiselle fantôme institutrice scandait, à coups de règle sur son pupitre, le rythme des syllabes sacrées, psalmodiées en chœur : « En! – ce ! – temps! – là ! – Jé ! – sus ! – dit! – à! – ses! – dis! – ci ? – ples !…’. Parfois une élève-bébé, qui s’était assise sur sa chaufferette pour se réchauffer, poussait un cri aigu, parce qu’elle venait de brûler son petit derrière. Ou bien une colonne de fumée montait d’une chaufferette, propageant l’odeur d’une châtaigne, d’une pomme de terre, d’une poire d’hiver, que l’une de nous essayait de cuire dans la chaufferette… Tout autour de nous, c’était l’hiver, un silence troublé de corbeaux, de vent miaulant, de sabots sabotant, l’hiver et la ceinture des bois autour du village… Rien d’autre. Rien de plus. Une humble, une rustique image… Mais je crois que si une petite magie inoffensive pouvait me rendre ensemble l’arome de la pomme bavant sur la braise, de la châtaigne charbonnant, et surtout l’extraordinaire vieux tome du Nouveau Testament, rongé, loqueteux, moisi, où Mlle Fanny conservait, entre les pages, des pétales de tulipes séchés, transparents comme l’onyx rouge, des petits cadavres gris de violettes, les figures à barbe carrée des pensées du printemps, je crois, oui, que je serais bien contente. Je crois que j’emporterais avec moi, je respirerais ce grimoire à dévoiler le passé, cette clef qui rouvre l’enfance, et qu’il me rendrait mes six ans qui savaient lire, mais qui ne voulaient pas apprendre à écrire. Non, je ne voulais pas écrire. Quand on peut pénétrer dans le royaume enchanté de la lecture, pourquoi écrire? Cette répugnance, que m’inspirait le geste d’écrire, n’était-elle pas un conseil providentiel? Il est un peu tard pour que je m’interroge là-dessus. Ce qui est fait est fait.

LA MORALE DE SIDO

Mère et fille [En Pays connu]

Penchée sur une plante, courbée pour traquer la courtilière qui décimait les salades, accroupie et fouillant le profond feuillage des violettes doubles, quand, et sur quelles merveilles, ne l’ai-je pas vue penchée? Penchée encore, je la sur- prenais au-dessus de la corbeille aménagée pour la chatte : – Ne la dérange pas, elle fait ses petits. Elle en a déjà deux. Le troisième vient… Ne fais pas de bruit, la chatte travaille… Elle n’ajoutait pas : « Va-t’en! » Elle disait : « Regarde! » et ce n’était pas sa faute si je détournais la tête. Je n’ai pas appris d’elle qu’entre mères et enfants un amour indéformable et rigide, qu’on nomme sacré, ne se rompt qu’au prix de malédictions et d’un grand bruit injurieux. Bien au contraire, elle secouait et détachait de moi, d’une main impérieuse, les fruits de tels enseignements venus de l’école ou de mes lectures. – Maman ! La fille de la chatte qui bat sa mère ! Oh !… Mais elle la bat pour de vrai ! – C’est que les temps sont venus. Qu’y faire? C’est écrit. – Où, écrit? – Partout. – Que moi je te battrai? – Non. Je ne serai plus assez jeune. Mais… tu me quitteras. – Pourquoi? – Parce que c’est écrit. Regarde, Louise Thomazeau a quitté sa mère, pour se marier. – Je sais bien, c’est pour ça que Madame Thomazeau est si triste, et qu’elle est couchée. « Sido » tressaillait comme piquée par un caqueziau. Elle tournait vers moi sa ronde et preste personne, son sécateur, son plantoir, et ses yeux gris en un instant courroucés: – Madame Thomazeau est une harpie, une mauvaise mère, une vieille horreur, une folle dangereuse, une simulatrice, une criminelle, – et je ne dis pas tout ! Madame Thomazeau est en train d’empoisonner savamment, au loin, l’existence de sa fille et de son gendre, de se livrer à un chantage abominable pour ravoir sa fille, et tu t’extasies sur la « douleur » de Madame Thomazeau ! – Mais je ne me suis pas extasiée sur… – Et tu voudrais que j’aille porter des roses à Madame Thomazeau! – Mais je n’ai jamais voulu que tu ailles porter… Son animation fondait en un soupir, et elle changeait toute: – Je le sais bien, Minet-Chéri. Mais j’irai tout de même. Cette Madame Thomazeau qui vieillit à vue d’œil, exprès… Ces fenêtres fermées par beau temps… Cette photographie de sa fille à son chevet, une photographie en mariée, à qui elle jette un sort chaque fois qu’elle la regarde… Ah!… Du plat de sa main elle rejetait mes cheveux en arrière, dégageant le grand front que je cachais, et qu’elle trouvait beau : – C’est cette femme qui m’apprend tout ce qu’une mère doit se garder de faire…

Père et enfants [En Pays connu]

Il paraîtra étrange qu’un sentiment maternel aussi libre, aussi vigilant que le sien, honnît les familles très nombreuses. Capable de les secourir, elle les contemplait avec une sorte de consternation. Sa morale, qui ne prenait conseil d’aucune morale, blâmait les séries imposantes d’enfants. – Nous ne sommes pas faites pour de telles portées, disait-elle. Il me semble toujours que des enfants si nombreux sont des enfants bâclés. – Mais, maman, nous sommes quatre, ce n’est déjà pas mal. Elle rougissait avec vivacité. – Pardon! j’ai eu deux maris. Je ne suis donc que deux fois la mère de deux enfants. Et vous êtes tellement différents ! Ce qui me fait peur, c’est la ressemblance… Regarde, ces malheureux petits Pluvier! Neuf paires d’yeux bleus, neuf chevelures en boucles blondes, neuf petits nez bien faits, neuf dentures pareilles, avec les incisives écartées… Bouh ! – Mais ils sont beaux, maman? Elle secouait la tête, faisait son regard de chèvre : – Beaux ?… Oui, ils sont beaux. Un cauchemar de beaux enfants… Mais son grand scandale était la famille Sarcus, de qui le nom, et le type, marquaient l’origine juive ou tzigane. La vaste mère Sarcus avait, par vingt-deux fois, déposé le fruit de ses flancs à côté du lavoir, dans un plant de carottes, auprès de l’âtre froid, n’importe où, distraitement. Elle en avait bien perdu quelques-uns, mais elle s’en consolait avec les dix-huit survivants, tous noirs et ligneux à l’image de leur père… Ma mère apprenait, divulguait les nouvelles de la famille Sarcus comme celles de la grêle ou de l’invasion. N’empêche que son agitation, jamais stérile, se résignait à bousculer les tiroirs, plonger jusqu’à la cale des profonds placards, ramener au jour le vieux drap, le lainage adouci qui couvrirait le dix-huitième petit Sarcus… Ses bienfaits alors, sa pitié s’accompagnaient d’une sourde mélopée de malédictions, marmonnement d’autant plus incantatoire qu’il y était question de certain « bouc désastreux », en qui je ne savais pas encore reconnaître Sarcus le père, minuscule et imperturbablement prolifique. Car je n’ai pas pu ne pas remarquer, dès mon jeune âge, que la mansuétude de « Sido », épandue sur les nouveau-nés, tous les nouveau-nés, sur les mères anxieuses près de leur terme, ne remontait pas jusqu’au géniteur. Elle avait une mordante manière de rabaisser la fatuité des jeunes pères, béats au chevet d’une accouchée exsangue. Moffino, notre chien de chasse, fut vertement relevé de la garde bénévole qu’il montait près d’une corbeille pleine de petits chiens : – Mais, maman, ce sont ses enfants! pleurnichai-je. Sur le visage de ma mère brilla cette gaîté impénétrable et combative qui souvent me déconcertait. – Justement, dit-elle… – Pauvre Moffino, reniflai-je, où veux-tu qu’il aille? – Où l’appelle son rôle de père, riposta ma mère. Au café. Ou bien jouer aux cartes avec Landre. Ou bien faire de l’œil à la lingère. Car sa manière de plaisanter ne descendait jamais jusqu’à nous. Trop fière, et faisant cas de ses enfants, elle leur laissait courir la chance de la rejoindre, de la reconnaître derrière une allusion, une raillerie, des jeux de mots; ainsi elle nous faisait agiles d’esprit, un peu méprisants, entichés d’un argot familial qui ne s’en tenait pas au seul langage, et remaniait à notre usage les sentiments… – Que tu es laide quand tu pleures, ma fille. Viens, Minet-Chéri, que je te refasse belle. Elle assigna au chien une place d’arrière-plan, où il se coucha avec un grand bruit de sac de pommes de terre qu’on vide, et je me mis en boule aux pieds de « Sido », la tête à la hauteur de ses genoux. Le soleil de trois heures me ferma les paupières, et le va-et-vient du peigne m’engourdit. Au creux d’un fauteuil d’osier dormait une chatte pleine; en étendant la main je tâtais son flanc habité, les têtes rondes de la portée prisonnière et ses bonds de dauphins sous le flot. Bienheureuse, la chienne bâtarde allaitait ses bâtards, croisés de chien d’arrêt. et de demi-griffonne. Point de garçons adolescents en vue, point d’hommes. Des mères, des enfants encore ignorants de leur sexe, une paix profonde de gynécée, sous les nids de mal et la glycine transpercée de soleil. Je ne tenais plus au monde réel que par le ronronnement de la chatte, le clair tintement d’une enclume proche, et les mains de ma mère, qui sur ma nuque légèrement tressaient mes cheveux…

Sido et l’Eglise [Sido]

« Sido » refusait régulièrement de prêter géraniums doubles, pélargoniums, lobélias, rosiers nains et reines-des-prés aux reposoirs de la Fête-Dieu, car elle s’écartait – baptisée, mariée à l’église – des puérilités et des fastes catholiques. J’obtins d’elle la permission de suivre le catéchisme entre onze et douze ans, et les cantiques du « Salut ». Le premier mai, comme mes camarades de catéchisme, je couchai le lilas, la camomille et la rose devant l’autel de la Vierge, et je revins fière de montrer un « bouquet béni ». Ma mère rit de son rire irrévérencieux, regarda ma gerbe qui attirait les hannetons au salon jusque sous la lampe: – Crois-tu qu’il ne l’était pas déjà, avant? Je ne sais d’où lui venait son éloignement de tout culte.

Gabrielle et la religion [En pays connu]

Dans mon pays natal, Noël ne comptait pas, quand j’étais enfant. Mon petit pays libre-penseur supprimait, dans la mesure de son possible, une fête dix-neuf fois centenaire, qui est celle de tous les enfants. Ma mère, ma très chère « Sido » athée, n’allait pas à la messe de minuit, rendez-vous, comme celle du dimanche, des familles bien pensantes et de quelques châtelains qui s’y rendaient en landaus fermés. Elle craignait pour moi la froide église au clocher foudroyé, ses courants d’air, ses dalles fendues, ne craignait-elle pas d’autres charmes, les pièges catholiques de l’encens, des fleurs, l’engourdissement des cantiques, le vertige doux des répons ?… Ce n’est pas avec moi qu’elle s’en fût expliquée, quand j’avais dix ans. Mais j’ai conté ailleurs que le vieux curé, en la préférant à ses ouailles pieuses, ne put jamais la réduire. Entre elle et lui point de casuistique, il n’était question que de moi, de mon instruction religieuse, du catéchisme, de ma première communion. Et Sido, les sourcils froncés, mordait l’ongle de son index. Il va sans dire que je m’alliai fougueusement au curé Millot, qui m’avait baptisée, et que je voulus catéchisme, vêpres chantées, robe blanche et bonnichon ruché. Je voulus, j’eus les Saluts du mois de Marie, en mai, quand les jours sont si longs que par la grande porte de l’église, ouverte face au maître-autel, on voit le soleil se coucher par-delà les cierges, et que l’odeur des troupeaux remontant vers le village se mêle à celle des camomilles, des premiers lis et des roses blanches autour de la Vierge de plâtre… Qui donc l’avait offerte à la paroisse, cette grande Vierge d’autrefois, blanche à ceinture bleue? Elle n’était pas ancienne, mais décolorée; l’humidité de notre église pauvre ne lui valait rien, en outre une retouche de couleur – la pupille noire de l’œil, qu’une main maladroite avait ravivée – lui ôtait la sérénité. C’est pendant mes premiers mois de catéchisme, à la rentrée d’octobre, que je frayais avec les élèves de l’école libre. D’habitude, nous les tenions, nous autres de la laïque, loin de nous. Car la force et la brutalité des sentiments enfantins sont grandes. Mais nous respirions aux leçons de catéchisme et aux offices une douceur propre à capter les mécréantes de plus de dix ans, et quel plaisir de faire amitié avec ce qu’on a honni! Le jour qu’à mon épaule de petite fille une épaule pareille s’appuya, qu’une tresse blonde glissa contre l’une de mes tresses et se lova sur mon livre ouvert, et qu’un doigt taché d’encre, un ongle noir soulignèrent le texte latin : « C’est là qu’on reprend : Ora-a pro-o nobis… » je fus conquise. Conquise à la piété? Non pas. Conquise à l’inconnu, à des refrains scolaires que mon école n’enseignait pas, à des « morceaux choisis » plus émus que les nôtres et pleins de Dieu, à des génuflexions, des prières volubiles, des échanges d’images et de chapelets, et surtout à des récits de « souliers de Noël »…

Le jour de l’An à Saint-Sauveur [Les vrilles de la vigne]

Qui pourrait me rendre la solennité puérile des jours de l’An d’autrefois? Une enfant très aimée, entre des parents pas riches, et qui vivait à la campagne parmi des arbres et des livres, et qui n’a connu ni souhaité les jouets coûteux : voilà ce que je revois, en me penchant ce soir sur mon passé… Une enfant superstitieusement attachée aux fêtes des saisons, aux dates marquées par un cadeau, une fleur, un traditionnel gâteau… Une enfant qui d’instinct ennoblissait de paganisme les fêtes chrétiennes, amoureuse seulement du rameau de buis, de l’œuf rouge de Pâques, des roses effeuillées à la Fête-Dieu et des reposoirs – syringas, aconits, camomilles – du surgeon de noisetier sommé d’une petite croix, bénit à la messe de l’Ascension et planté sur la lisière du champ qu’il abrite de la grêle… Une fillette éprise du gâteau à cinq cornes, cuit et mangé le jour des Rameaux; de la crêpe, en carnaval; de l’odeur étouffante de l’église, pendant le mois de Marie… Vieux curé sans malice qui me donnâtes la communion, vous pensiez que cette enfant silencieuse, les yeux ouverts sur l’autel, attendait le miracle, le mouvement insaisissable de l’écharpe bleue qui ceignait la Vierge? N’est-ce pas? J’étais si sage!… Il est bien vrai que je rêvais miracles, mais… pas les mêmes que vous. Engourdie par l’encens des fleurs chaudes, enchantée du parfum mortuaire, de la pourriture musquée des roses, j’habitais, cher homme sans malice, un paradis que vous n’imaginiez point, peuplé de mes dieux, de mes animaux parlants, de mes nymphes et de mes chèvre-pieds… Et je vous écoutais parler de votre enfer, en songeant à l’orgueil de l’homme qui, pour ses crimes d’un moment, inventa la géhenne éternelle… Ah! qu’il y a longtemps!… Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d’une autre année ne me rendront pas le frisson d’autrefois, alors que dans la nuit longue je guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cœur, du tambour municipal, donnant, au petit matin du 1er janvier, l’aubade au village endormi… Ce tambour dans la nuit glacée, vers six heures, je le redoutais, je l’appelais du fond de mon lit d’enfant, avec une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le ventre contracté… Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, sonnait pour moi l’ouverture éclatante de la nouvelle année, l’avènement mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu au premier rrran du vieux tapin de mon village. Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte et funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve et bondissante vers douze mois nouveaux… Délivrée, je sautais de mon lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les bonbons, les livres à tranches d’or… J’ouvrais la porte aux boulangers portant les cent livres de pain et, jusqu’à midi, grave, pénétrée d’une importance commerciale, je tendais à tous les pauvres, les vrais et les faux, le chanteau de pain et le décime qu’ils recevaient sans humilité et sans gratitude… Matins d’hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d’avant le lever du jour, jardin deviné dans l’aube obscure, rapetissé, étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d’heure en heure, glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs, – coups d’éventail des passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d’un jet d’eau… O tous les hivers de mon enfance, une journée d’hiver vient de vous rendre à moi!

Sido à l’église [La Maison de Claudine]

Le dimanche, elle manquait rarement la messe. L’hiver, elle y menait sa chaufferette, l’été son ombrelle ; en toutes saisons un gros paroissien noir et son chien Domino, qui fut tour à tour un bâtard de loulou et de fox, noir et blanc, puis un barbet jaune. Le vieux curé Millot, quasi subjugué par la voix, la bonté impérieuse, la scandaleuse sincérité de ma mère, lui remonta pourtant que la messe ne se disait pas pour les chiens. Elle se hérissa comme une poule batailleuse : — Mon chien ! Mettre mon chien à la porte de l’église ! Qu’est-ce que vous craignez donc qu’il y apprenne ? — Il n’est pas question de… — Un chien qui est un modèle de tenue ! Un chien qui se lève et s’assied en même temps que tous vos fidèles ! — Ma chère madame, tout cela est vrai. N’empêche que dimanche dernier il a grondé pendant l’élévation ! — Mais certainement, il a grondé pendant l’élévation ! Je voudrais bien voir qu’il n’ait pas grondé pendant l’élévation ! Un chien que j’ai dressé moi-même pour la garde et qui doit aboyer dès qu’il entend une sonnette ! La grande affaire du chien à l’église, coupée de trêves, traversée de crises aiguës, dura longtemps, mais la victoire revint à ma mère. Flanquée de son chien, d’ailleurs très sage, elle s’enfermait à onze heures dans le « banc » familial, juste au- dessous de la chaire, avec la gravité un peu forcée et puérile qu’elle revêtait comme une parure dominicale. L’eau bénite, le signe de croix, elle n’oubliait rien, pas même les génuflexions rituelles… — Qu’en savez-vous, monsieur le curé, si je prie ou non ? Je ne sais pas le Pater, c’est vrai. Ce n’est pas long à apprendre ? Ni à oublier, j’aurais bientôt fait… Mais j’ai à la messe, quand vous nous obligez à nous mettre à genoux, deux ou trois moments bien tranquilles, pour songer à mes affaires… Je me dis que la petite n’a pas bonne mine, que je lui ferai monter une bouteille de Château-Larose pour qu’elle ne prenne pas les pâles couleurs… Que chez les malheureux Pluvier un enfant va encore venir au monde sans langes, ni brassières, si je ne m’en mêle pas… Que demain c’est la lessive à la maison et que je dois me lever à quatre heures… Il l’arrêtait en étendant sa main tannée de jardinier : — Ça me suffit bien, ça me suffit bien… Je vous compte le tout pour une oraison. Pendant la messe, elle lisait dans un livre de cuir noir, frappé d’une croix sur les deux plats; elle s’y absorbait même avec une piété qui semblait étrange aux amis de ma très chère mécréante; ils ne pouvaient pas deviner que le livre à figure de paroissien enfermait, en texte serré, le théâtre de Corneille… Mais le moment du sermon faisait de ma mère une diablesse. Les cuirs, les « velours », les naïvetés chrétiennes d’un vieux curé paysan, rien ne la désarmait. Les bâillements nerveux sortaient d’elle comme des flammes ; et elle me confiait à voix basse les mille maux soudains qui l’assaillaient : — J’ai des vertiges d’estomac… Ça y est, je sens venir une crise de palpitations… Je suis rouge, n’est-ce pas ? Je crois que je vais me trouver mal… Il faudra que je défende à M. Millot de prêcher plus de dix minutes… Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l’envoya, cette fois, promener. Mais le dimanche d’après, elle inventa pendant le prône, les dix minutes écoulées, de toussoter, de laisser tomber son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa chaîne… M. le curé lutta d’abord, puis perdit la tête avec le fil de son discours. Bégayant, il jeta un Amen qui ne rimait à rien et descendit, bénissant d’un geste égaré ses ouailles, toutes ses ouailles, sans excepter celle dont le vissage, à ses pieds, riait, et brillait de l’insolence des réprouvés.

Sido et les souliers de Noël [En pays connu]

La première fois qu’une petite fille « vouée », en robe bleue, tablier blanc, un bout de natte ficelé d’une ganse bleue, la médaille d’argent au cou, me demanda: « Qu’est-ce que Petit Jésus t’a mis dans tes souyers à Nouël ? » je fis ma plus grosse voix pour répondre : – Mes souyers ! Ben, tu m’arales avec mes souyers ! Combien t’y de foués que je répète que c’est les parents, et pas le Petit Jésus? Et pis, d’abord et d’une, Nouël compte pas, c’est le premier de l’an qu’est pour de bon. La main sur la bouche, les « petites des sœurs » s’envolèrent scandalisées : – Oh ! ce qu’alle a dit ! Oh ! ce qu’alle a dit ! J’entends encore claquer au loin les sabots, et l’exclamation changée en refrain : « Oscaladi ! Oscaladi ! » Décembre me trouva moins brusque, et comme sentimentale. Je relisais les contes d’Andersen, à cause de la neige, et de Noël. Je demandais à ma mère des histoires de Noël… Ses pénétrants yeux gris s’attachaient aux miens, elle me tâta le front et le pouls, me fit tirer la langue et boire du vin chaud sucré, dans ma toute petite timbale d’argent bosselée. En Basse-Bourgogne, le gobelet de vin chaud est panacée. Même mouillé d’une goutte d’eau, il me déliait la langue, devant le feu de souches de pommier. Mes sabots emplis de cendres chaudes séchaient lentement, fumaient, et je remuais les doigts de mes pieds, en parlant, dans les chaussons de laine. – Maman, Gabrielle Vallée m’a dit que dans ses souyers, l’an dernier, à Noël… Maman, la Julotte des Gendrons é m’a dit qu’à Noël, elle a vu une comète dans la cheminée… Maman, y a Fifine, mais vrai, tu sais, – croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer – elle a vu descendre comme une lune dans ses sabots, à Noël, et une couronne toute en fleurs, et le lendemain… – Bois tranquillement, disait ma mère. Elle me disait « bois » comme elle m’eût dit: « Enivre-toi et parle. » Elle m’écoutait sans sourire, avec cette sorte de considération que souvent je l’ai vue témoigner aux enfants. Mise en confiance, le feu du vin de Treigny aux joues, je racontais, j’inventais : – D’ailleurs, Monsieur Millot l’a bien dit, que c’est toujours dans la nuit de Nouël que… Et le frère à Mathilde, donc! La nuit de Nouël d’y a deux ans, il s’en va voir à ses vaches, et au-dessus de la cabane à z’outils il voit dans le ciel une grande étouelle qui lui dit… Ma très chère « Sido » me posa sa main rapide sur le bras, me regarda de si près que j’en eus la parole coupée. – Tu y crois ? Minet-Chéri, est-ce que tu y crois ? Si tu y crois… Je perdis contenance. Une fleur de givre, que j’étais seule à voir, qui tintait suspendue dans l’air et s’appelait « Noël », s’éloigna de moi. – Mais je ne te gronde pas, dit ma mère. Tu n’as rien fait de mal. Donne-moi cette timbale. Elle est vide. C’est peu de jours, peu de nuits après que je fus éveillée avant le jour, par une présence plutôt que par un bruit. Habituée à coucher dans une chambre très froide, j’ouvris les yeux sans bouger, pour ne pas déplacer le drap que je tirais jusqu’à mon nez, ni l’édredon de duvet qui gardait chauds mes pieds sur le cruchon d’eau bouillante. L’aube d’hiver, et ma veilleuse rose en forme de tour crénelée, divisaient ma chambre en deux moitiés, l’une gaie, l’autre triste. Vêtue de sa grosse robe de chambre en pilou violet, doublée de pilou gris, ma mère était debout devant la cheminée et regardait mon lit. Elle chuchota très bas : « Tu dors? » et je faillis lui répondre en toute sincérité: « Oui, maman. » Elle tenait d’une main mes sabots qu’elle posa sans bruit devant l’âtre vide, et sur lesquels elle équilibra un paquet carré, puis un sac oblong. Elle empanacha le tout d’un bouquet d’ellébores, celles qui fleurissaient tous les hivers sous la neige dans le jardin, et qu’on nomme roses de Noël. Je crus alors qu’elle allait sortir, mais elle se dirigea vers la fenêtre, souleva distraitement le rideau… Elle avait sous les yeux, peut-être sans les voir, le jardin d’en face, noir sous une neige mince et trouée, la rue déclive, la maison de Tatave le fou, les thuyas toujours verts de Madame Saint-Aubin, et le ciel d’hiver qui tardait à s’ouvrir. Elle mordait son ongle avec perplexité. Tout à coup elle se retourna, glissa sur ses « feutres » vers la cheminée, enleva les deux paquets par leurs ficelles croisées et planta les ellébores entre deux boutonnières de son corsage. Elle pinça de son autre main les « bricoles » de mes sabots, pencha sa tête un moment dans ma direction comme un oiseau et partit. Le matin du premier janvier, je retrouvai, à côté de l’épais chocolat fumant, les paquets ficelés d’or, livres et bonbons. Mais je n’eus plus, de toute ma jeunesse, de cadeaux de Noël – d’autres cadeaux de Noël que ceux que Sido m’avait apportés cette nuit-là : ses scrupules, l’hésitation de son cœur vif et pur, le doute d’elle-même, le furtif hommage que son amour concéda à l’exaltation d’une enfant de dix ans.

Le Jour de l’An à Saint-Sauveur [Quatre-Saisons]

Je sais que pour moi « jour de l’an » ne se traduisait pas par les mots cadeaux, visites, magasins, souhaits sans ferveur et poches vides… Vides, elles l’étaient quasi, les poches et les mains de qui me venaient pourtant toutes grâces et toutes libéralités. Mais elles accomplissaient des miracles à leur portée. L’aube du premier janvier, rouge au ras de la neige, n’était pas née que les cent livres de pain, cuites pour les pauvres, tiédissaient la cuisine carrelée de ma maison natale, et les cent décimes de bronze sonnaient dans une corbeille. Une livre de pain, un décime, nos pauvres d’autrefois, modestes, s’en allaient contents, et me saluaient par mon nom de petite fille. Debout, juchée sur mes sabots et grave, je distribuais le pain taillé, les gros sous; je flairais sur mes mains l’apéritive odeur de la miche fraîche; à la dérobée je léchais, sur le ventre en bouclier d’un pain de douze livres, sa fleur de farine. Fidèlement, l’odeur du pain frais accompagne, dans mon souvenir, le cri des coqs sous la barre rouge de l’aube, en plein hiver, et la variation de baguettes jouée par le tambour de ville devant le perron, pour mon père. Qu’il est chaud à mon coeur, encore, ce souvenir d’une fête glacée, sans autres cadeaux que quelques bonbons, des mandarines en chemises d’argent, un livre… La veille au soir, un gâteau traditionnel, servi vers dix heures, saucé d’une brûlante sauce de rhum et d’abricot, une tasse de thé chinois, pâle et embaumé, avaient autorisé la veillée. Feu claquant et dansant, volumes épars, soupirs des chiens endormis, rares paroles -où donc mon coeur et celui des miens puisaient-ils leur joie? Et comment le transmettre, ce bonheur sans éclats, ce bonheur à flamme sourde, à nos enfants d’aujourd’hui?

Dernière image de Sido à Saint-Sauveur [Journal à rebours]

Le style, l’espèce de ce que nous aimerons plus tard, se fixent dans le moment où la forte vue enfantine choisit, sculpte ses durables figures fantastiques. Je dressai les miennes sur des fonds indélébiles tels que sapins accablés de neige, narcisses en rond autour des sources cachées, géraniums de feu, tables familiales et petites frairies ordonnées comme un massif floral, théière anglaise dont le petit chapeau était un liseron. Tout autour de la table, les tasses chinoises, les verres à pied pour le vin de Frontignan et, au milieu, le gâteau saucé de rhum. Automne, automne encore, ce gâteau brûlant, corsé d’alcool honnête. Car les goûters du chaud jardin, l’été, les meringues farcies de crème fraîche, les framboises, se perdaient dans un excès de lumière et de chaleur. En automne, les grandes manches de « Sido », voletantes, versaient à la table une lueur d’un blanc de veilleuse. Ses avant-bras nus avaient plus de grâce que le col d’une aiguière où les fruits en tranches nageaient dans du vin blanc rafraîchi, au sein d’un cristal épais bardé de filigrane… Les objets de l’époque ne se libéraient pas tout à fait d’un fatras gothique qu’on vit épars sur le milieu du XIXe siècle. Aussi leur souvenir reste-t-il frappant, empreint d’une élégance en quelque sorte forcenée, qui attache des anses trop légères à des flancs trop pansus, des dossiers maigres à des sièges de poids… Où ne m’entraînerait pas le souvenir du bras de Sido, prolongé par une chocolatière, et cette chocolatière à prétentions, et la chaise imitée de Louis XV sous Napoléon III ? Le bras de Sido dérivait d’un art pur. Mais je ne puis ni ne veux le séparer des erreurs agréables qui, disséminées autour d’un personnage, collaborent à sa conservation, à sa commémoration parfaite. Quarante années ne pesaient guère au personnage principal de toute ma vie, à Sido, quand elle me mit au monde. Mais après ma naissance, elle engraissa, devint ronde sans enlaidir, dut renoncer à des robes qui soulignaient sa taille de jeune fille. Aussi gardé-je une robe bleue qu’elle me dit avoir regrettée, une jupe de toile fine à guirlande blanche brodée, très ample en bas, dont le tour de ceinture mesure à peine quarante-huit centimètres. C’est donc à cause de moi qu’elle entra dans son automne de femme, et qu’elle s’y établit sereinement. Même elle voulut porter les insignes qu’arboraient, autrefois, les vieilles dames, c’est-à-dire qu’elle coiffa, un temps, le bonnet à ruche, et le dimanche un « chapeau fermé ». Alors se dressèrent contre elle, unis, ses enfants indépendants et qui ne connaissaient d’autre cohésion qu’une tendresse obscure et dissimulée. Ils apparurent outragés, maudirent le bonnet, vitupérèrent la capote à brides et ses violettes funéraires. Ils refoulèrent vers le futur – « le futur, disait l’un de nous, c’est ce qui n’arrive pas » – une forme maternelle inadmissible, fixèrent au déclin de Sido d’inflexibles limites. L’automne, et rien de plus ! Pour eux, elle tint à honneur de faire que son octobre souvent se déguisât en août. Où le coup d’œil d’un étranger n’eût qu’une femme petite et âgée, vêtue comme une paysanne, ses pieds fins dans des sabots de jardin, nous cueillions, nous autres, le mot de prime-saut, vert, imagé, un son de voix dont le registre étendu ravissait, la gaieté de ceux qui n’ayant plus rien à perdre excellent à donner, et les appellations d’un amour qui peut-être nous a rendus sévères aux autres amours : « Minet-Chéri… Mon soleil rayonnant… Beauté!… » Ce dernier nom n’était pas pour moi, mais pour l’aîné de mes frères, car un automne n’est jamais pur de passion. A un cœur de femme qui caressa chastement son œuvre préférée, à des yeux qui toisèrent, orgueilleux, un fils accompli, je n’aurais pas rougi d’avouer quel vivant secours déguisa, fit briller, plus tard, prolongea mon propre déclin. Mais Sido partit trop tôt. Durant que j’écris, elle vient encore une fois, la saison qu’une ancienne écolière célébra parce que précocement elle l’aimait. Elle revient dorée pour inspirer la sagesse où son contraire, pour que le marronnier fleurisse une seconde fois, pour que la chatte, qui sevra en juin sa portée, exige d’autres aventures, pour que l’hirondelle abusée recommence un nid, pour qu’une femme mûre s’ensoleille et soupire : « Je sais bien qu’il n’y aura plus jamais d’hiver… »

LE CAPITAINE COLETTE

Le Capitaine, sa femme et les enfants [Sido – Le Capitaine]

Cela me semble étrange, à présent, que je l’aie si peu connu. Mon attention, ma ferveur, tournées vers « Sido », ne s’en détachaient que par caprices. Ainsi faisait-il, lui, mon père. Il contemplait « Sido ». En y réfléchissant, je crois qu’elle aussi l’a mal connu. Elle se contentait de quelques grandes vérités encombrantes: il l’aimait sans mesure, – il la ruina dans le dessein de l’enrichir -, elle l’aimait d’un invariable amour, le traitait légèrement dans l’ordinaire de la vie, mais respectait toutes ses décisions. Derrière ces évidences aveuglantes, un caractère d’homme n’apparaissait que par échappées. Enfant, qu’ai-je su de lui? Qu’il construisait pour moi, à ravir, des « maisons de hannetons » avec fenêtres et portes vitrées et aussi des bateaux. Qu’il chantait. Qu’il dispensait – et cachait – les crayons de couleur, le papier blanc, les règles en palissandre, la poudre d’or, les larges pains à cacheter blancs que je mangeais à poignées… Qu’il nageait, avec sa jambe unique, plus vite et mieux que ses rivaux à quatre membres… Mais je savais aussi qu’il ne s’intéressait pas beaucoup, en apparence du moins, à ses enfants. J’écris « en apparence ». La timidité étrange des pères, dans leurs rapports avec leurs enfants, m’a donné, depuis, beaucoup à penser. Les deux aînés de ma mère, fille et garçon, issus d’un premier mariage, – celle-là égarée dans le roman, à peine présente, habitée par les fantômes littéraires des héros; celui-ci altier, tendre en secret – l’ont gêné. Il croyait naïvement que l’on conquiert un enfant par des dons… Il ne voulut pas reconnaître sa fantaisie musicienne et nonchalante dans son propre fils, « le lazzarone », comme disait ma mère. C’est à moi qu’il accorda le plus d’importance. J’étais encore petite quand mon père commença d’en appeler à mon sens critique. Plus tard, je me montrai, Dieu merci, moins précoce. Mais quelle intransigeance, je m’en souviens, chez ce juge de dix ans… – Ecoute ça, me disait mon père. J’écoutais, sévère. Il s’agissait d’un beau morceau de prose oratoire, ou d’une ode, vers faciles, fastueux par le rythme, par la rime, sonores comme un orage de montagne… – Hein? interrogeait mon père. Je crois que cette fois-ci… Eh bien, parle! Je hochais ma tête et mes nattes blondes, mon front trop grand pour être aimable et mon petit menton en bille, et je laissais tomber mon blâme: – Toujours trop d’adjectifs! Alors mon père éclatait, écrasait d’invectives la poussière, la vermine, le pou vaniteux que j’étais. Mais la vermine, imperturbable, ajoutait: – Je te l’avais déjà dit la semaine dernière, pour l’Ode à Paul Bert. Trop d’adjectifs! II devait, derrière moi, rire, et peut-être s’enorgueillir… Mais au premier moment nous nous toisions en égaux, et déjà confraternels. C’est lui, à n’en pas douter, c’est lui qui me domine quand la musique, un spectacle de danse – et non les mots, jamais les mots! – mouillent mes yeux. C’est lui qui se voulait faire jour, et revivre quand je commençai, obscurément, d’écrire, et qui me valut le plus acide éloge, – le plus utile à coup sûr: – Aurais-je épousé la dernière des lyriques? Lyrisme paternel, humour, spontanéité maternels, mêlés, superposés, je suis assez sage à présent, assez fière pour les départager en moi, tout heureuse d’un délitage où je n’ai à rougir de personne ni de rien. Oui, tous quatre, nous autres enfants, nous avons gêné mon père. En est-il autrement dans les familles où l’homme, passant l’âge de l’amour, demeure épris de sa compagne? Nous avons, toute sa vie, troublé le tête-à-tête que mon père rêvait… L’esprit pédagogique peut rapprocher un père de ses enfants. A défaut d’une tendresse, beaucoup plus exceptionnelle qu’on ne l’admet généralement, un homme s’attache à ses fils par le goût orgueilleux d’enseigner. Mais Jules-Joseph Colette, homme instruit, ne faisait parade d’aucune science. Pour « Elle », il avait d’abord aimé briller, jusqu’au jour où, l’amour grandissant, mon père quitta jusqu’à l’envie d’éblouir « Sido ». J’irais droit au coin de terre où fleurissaient les perce-neige, dans le jardin. La rose, le treillage qui la portait, je les peindrais de mémoire, ainsi que le trou dans le mur, la dalle usée. La figure de mon père reste indécise, intermittente. Dans le grand. fauteuil de repos, il est resté assis. Les deux miroirs ovales du pince-nez ouvert brillent sur sa poitrine, et sa singulière lèvre en margelle dépasse un peu, rouge, sa moustache qui rejoint sa barbe. Là il est fixé, à jamais. Mais ailleurs il erre et flotte, troué, barré de nuages, visible par fragments. Sa main blanche ne saurait m’échapper, surtout depuis que je tiens mal mon pouce, en dehors, comme lui, et que comme cette main mes mains froissent, roulent, anéantissent le papier avec une fureur explosive. Et la colère donc… Je ne parlerai pas de mes colères, qui me viennent de lui. Mais qu’on aille voir seulement, à Saint-Sauveur, l’état dans lequel mon père mit, de deux coups de son pied unique, le chambranle de la cheminée en marbre…

Un homme malheureux sous une frivolité de commande [Sido – Le Capitaine]

Mal connu, méconnu… « Ton incorrigible gaîté! » s’écriait ma mère. Ce n’était pas reproche, mais étonnement. Elle le croyait gai, parce qu’il chantait. Mais, moi qui siffle dès que je suis triste, moi qui scande les pulsations de la fièvre ou les syllabes d’un nom dévastateur sur les variations sans fin d’un thème, je voudrais qu’elle eût compris que la suprême offense, c’est la pitié. Mon père et moi, nous n’acceptons pas la pitié. Notre carrure la refuse. A présent, je me tourmente, à cause de mon père, car je sais qu’il eut, mieux que toutes les séductions, la vertu d’être triste à bon escient, et de ne jamais se trahir. Sauf qu’il nous fit souvent rire, sauf qu’il contait bien, qu’emporté par son rythme il « brodait » avec hardiesse, sauf cette mélodie qui s’élevait de lui, l’ai-je vu gai? Il allait, précédé, protégé par son chant. Rayons dorés, tièdes zéphyrs… fredonnait-il en descendant notre rue déserte. Ainsi « Elle » ignorerait, en l’entendant venir, que Laroche, fermier des Lamberts, refusait impudemment de payer son fermage, et qu’un prête-nom du même Laroche avançait à mon père sept pour cent d’intérêts pour six mois – une somme indispensable… « Par quel charme, dis-moi, m’as-tu donc enchanté ? Quand je te vois, je crois que c’est par ton sourire… » Qui donc eût pu croire que ce baryton, agile encore sur sa béquille et sa canne, pousse devant lui sa romance comme une blanche haleine d’hiver, afin qu’elle détourne de lui l’attention? Il chante: « Elle » oubliera peut-être aujourd’hui de lui demander s’il a pu emprunter cent louis sur sa pension d’officier amputé? Quand il chante, Sido l’écoute malgré elle, et ne l’interrompt pas… « Les rendez-vous de noble compagnie Se donnent tous dans ce charmant-ant séjour, Et doucement on y passe la vie (bis) En célébrant le champagne et l’amour! (ter) » S’il jette trop haut, aux murs de la rue de l’Hospice, le grupetto, le point d’orgue final, et quelques cocottes de fantaisie, ma mère apparaîtra sur le seuil, scandalisée, riante: – Oh ! Colette!… Dans la rue !… …et moyennant peut-être deux ou trois grivoiseries, du genre ordinaire, décochées à une jeune voisine, « Sido » froncera son sourcil clairsemé de Joconde, et chassera d’elle le douloureux refrain qui ne franchit pas ses lèvres: « Il va falloir vendre la Forge… vendre la Forge… Mon Dieu, vendre la Forge aussi, après les Mées, les Choslins, les Lamberts… ». Gai? Et pourquoi eût-il été, sincèrement, gai ? Il avait besoin de vivre au sein d’une chaude approbation, après avoir eu besoin, dans sa jeunesse, de mourir publiquement et avec gloire. Réduit à son village et à sa famille, envahi et borné par son grand amour, il livra le plus vrai de lui-même à des étrangers, à des amis lointains. Un de ses compagnons d’armes, le colonel Godchot, vit encore, et garde des lettres, redit des mots du capitaine Colette… Etrange silence d’un homme qui parlait volontiers: il ne contait pas ses faits d’armes. C’est le capitaine Fournès, et le soldat Lefèvre, tous deux du 1er zouaves, qui ont transmis au colonel Godchot des « mots » de mon père. Dix-huit cent cinquante-neuf… Guerre d’Italie… Mon père, à 29 ans, tombe, la cuisse gauche arrachée, devant Melegnano. Fournès et Lefèvre s’élancent, le rapportent: « Où voulez-vous qu’on vous mette, mon capitaine? – Au milieu de la place, sous le drapeau! » Il n’a conté, à aucun des siens, cette parole, cette heure où il espéra mourir parmi le tonnerre et l’amour des hommes. Il ne nous a jamais dit, à nous, comment il gisait à côté de « son vieux Maréchal » (Mac-Mahon). Il ne m’a jamais parlé, à moi, de la seule longue et grave maladie qui m’ait atteinte. Mais voici que des lettres de lui (je l’apprends vingt ans après sa mort) sont pleines de mon nom, du mal de la « petite »… Trop tard, trop tard… C’est le mot des négligents, des enfants et des ingrats. Non que je me sente plus coupable qu’une autre « enfant « , au contraire. Mais n’aurais-je pas dû forcer, quand il était vivant, sa dignité goguenarde, sa frivolité de commande? Ne valions-nous pas, lui et moi, l’effort réciproque de nous mieux connaître?

La tristesse profonde du Capitaine [Sido – Le Capitaine]

J’ai pénétré ce que ma jeunesse me cachait autrefois : mon brillant, mon allègre père nourrissait la tristesse profonde des amputés. Nous n’avions presque pas conscience qu’il lui manquât, coupée en haut de la cuisse, une jambe. Qu’eussions-nous dit à le voir soudain marcher comme tout le monde? Ma mère elle-même ne l’avait connu qu’étayé de béquilles, preste, et rayonnant d’insolence amoureuse. Mais elle ignorait, faits d’armes exceptés, l’homme qui datait d’avant elle, le Saint-Cyrien beau danseur, le lieutenant solide comme un « bois-debout » – ainsi l’on nomme, dans mon pays natal, l’antique billot, la rouelle de chêne au grain serré que n’entame pas le hachoir. Elle ignorait quand elle le suivait des yeux, que ce mutilé avait autrefois pu courir à la rencontre de tous les risques. Amèrement, le plus ailé de lui-même s’élançait encore, lorsqu’assis, et sa chanson suave aux lèvres, il restait aux côtés de « Sido ». L’amour, et rien d’autre… Il n’avait gardé qu’elle. Autour d’eux, le village, les champs, les bois, – le désert… Il pensait qu’au loin ses amis, ses camarades continuaient. D’un voyage à Paris, il revint l’œil voilé, parce que Davout d’Auerstaedt, grand chancelier de la Légion d’Honneur, lui avait enlevé son ruban rouge pour le remplacer par une rosette. – Tu ne pouvais pas me la demander, vieux? – Je n’avais pas demandé le ruban non plus, répondit légèrement mon père. Mais il nous conta la scène d’une voix enrouée. Où situer la source de son émotion ? Il portait cette rosette, généreusement épanouie, à sa boutonnière. Le buste droit, le bras posé sur la barre de sa béquille, il paradait, dans notre vieille voiture, dès l’entrée du village, pour les premiers passants de la Gerbaude. Rêvait-il aux divisionnaires qui marchaient sans étais et défilaient sur des chevaux, Février, Désandré – Fournès qui l’avait sauvé et le nommait encore, délicatement, « mon capitaine »… Un mirage de Sociétés savantes, peut-être de politique, de tribunes, de chatoyante algèbre… Un mirage de joies d’homme… – Tu es si humain! lui disait parfois ma mère, avec un accent d’indéfinissable suspicion. Elle ajoutait, pour ne le point trop blesser : – Oui, tu comprends, tu étends la main pour savoir s’il pleut.

Les ambitions politiques du Capitaine [La Maison de Claudine]

Quand j’eus huit, neuf, dix ans, mon père songea à la politique. Né pour plaire et pour combattre, improvisateur et conteur d’anecdotes, j’ai pensé plus tard qu’il eût pu réussir et séduire une Chambre, comme il charmait une femme. Mais, de même que sa générosité sans borne nous ruina tous, sa confiance enfantine l’aveugla. Il crut à la sincérité de ses partisans, à la loyauté de son adversaire, en l’espèce M. Merlou. C’est M. Pierre Merlou, ministre éphémère plus tard, qui évinça mon père du conseil général et d’une candidature à la députation; grâces soient rendues à Sa défunte Excellence! Une petite perception de l’Yonne ne pouvait suffire à maintenir, dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amputé de la jambe, vif comme la poudre et affligé de philanthropie. Dès que le mot « politique » obséda son oreille d’un pernicieux cliquetis, il songea: « Je conquerrai le peuple en l’instruisant; j’évangéliserai la jeunesse et l’enfance aux noms sacrés de l’histoire naturelle, de la physique et de la chimie élémentaires, je m’en irai brandissant la lanterne à projections et le microscope, et distribuant dans les écoles des villages les instructifs et divertissants tableaux coloriés où le charançon, grossi vingt fois, humilie le vautour réduit à la taille d’une abeille… Je ferai des conférences populaires contre l’alcoolisme d’où le Poyaudin et le Forterrat, à leur habitude buveurs endurcis, sortiront convertis et lavés dans leurs larmes !… » Il le fit comme il le pensait. La victoria défraîchie et la jument noire âgée chargèrent, les temps venus, lanterne à projections, cartes peintes, éprouvettes, tubes coudés, le futur candidat, ses béquilles, et moi: un automne froid et calme pâlissait le ciel sans nuages, la jument prenait le pas à chaque côte et je sautais à terre, pour cueillir aux haies la prunelle bleue, le bonnet carré couleur de corail, et ramasser le champignon blanc, rosé dans sa conque comme un coquillage. Des bois amaigris que nous longions sortait un parfum de truffe fraîche et de feuille macérée. Une belle vie commençait pour moi. Dans les villages, la salle d’école, vidée l’heure d’avant, offrait aux auditeurs ses bancs usés; j’y reconnaissais le tableau noir, les poids et mesures, et la triste odeur d’enfants sales. Une lampe à pétrole, oscillant au bout de sa chaîne, éclairait les visages de ceux qui y venaient, défiants et sans sourire, recueillir la bonne parole. L’effort d’écouter plissait des fronts, entrouvrait des bouches de martyrs. Mais distante, occupée sur l’estrade à de graves fonctions, je savourais l’orgueil qui gonfle le comparse enfant chargé de présenter au jongleur les œufs de plâtre, le foulard de soie et les poignards à lame bleue. Une torpeur consternée, puis des applaudissements timides saluaient la fin de la « causerie instructive ». Un maire chaussé de sabots félicitait mon père comme s’il venait d’échapper à une condamnation infamante. Au seuil de la salle vide, des enfants attendaient le passage du « monsieur qui n’a qu’une jambe ». L’air froid et nocturne se plaquait à mon visage échauffé comme un mouchoir humide, imbibé d’une forte odeur de labour fumant, d’étable et d’écorce de chêne. La jument attelée, noire dans le noir, hennissait vers nous, et dans le halo d’une des lanternes tournait l’ombre cornue de sa tête… Mais mon père, magnifique, ne quittait pas ses mornes évangélisés sans offrir à boire, tout au moins, au conseil municipal. Au « débit de boisson » le plus proche, le vin chaud bouillait sur un feu de braise, soulevant sur sa houle empourprée des bouées de citron et des épaves de cannelle. La capiteuse vapeur, quand j’y pense, mouille encore mes narines… Mon père n’acceptait, en bon Méridional, que de la « gazeuse », tandis que sa fille… – Cette petite demoiselle va se réchauffer avec un doigt de vin chaud! Un doigt? Le verre tendu, si le cafetier relevait trop tôt le pichet à bec, je savais commander : « Bord à bord ! » et ajouter : « A la vôtre ! », trinquer et lever le coude, et taper sur la table le fond de mon verre vide, et torcher d’un revers de main mes moustaches de petit bourgogne sucré, et dire, en poussant mon verre du côté du pichet : « Ça fait du bien par où ça passe ! » Je connaissais les bonnes manières. Ma courtoisie rurale déridait les buveurs, qui entrevoyaient soudain en mon père, un homme pareil à eux — sauf la jambe coupée — et « bien causant, peut-être un peu timbré »… La pénible séance finissait en rires, en tapes sur l’épaule, en histoires énormes, hurlées par des voix comme en ont les chiens de berger qui couchent dehors toute l’année… Je m’endormais, parfaitement ivre, la tête sur la table, bercée par un tumulte bienveillant. De durs bras de laboureurs, enfin, m’enlevaient et me déposaient au fond de la voiture, tendrement, bien roulée dans le châle tartan rouge qui sentait l’iris et maman… Dix kilomètres, parfois quinze, un vrai voyage sous les étoiles haletantes du ciel d’hiver, au trot de la jument bourrée d’avoine… Y a-t-il des gens qui restent froids, au lieu d’avoir dans la gorge le nœud d’un sanglot enfantin, quand ils entendent, sur une route sèche de gel, le trot d’un cheval, le glapissement d’un renard qui chasse, le rire d’une chouette blessée au passage par le feu des lanternes?… Les premières fois, au retour, ma prostration béate étonna ma mère, qui me coucha vite, en reprochant à mon père ma fatigue. Puis elle découvrit un soir dans mon regard une gaieté un peu bien bourguignonne, et dans mon haleine le secret de ma goguenardise, hélas!… La victoria repartit sans moi le lendemain, revint le soir et ne repartit plus. – Tu as renoncé à tes conférences ? demanda, quelques jours après, ma mère à mon père. Il glissa vers moi un coup d’œil mélancolique et flatteur, leva l’épaule: – Parbleu! Tu m’as enlevé mon meilleur agent électoral…

Les parties de campagne du Capitaine [Sido – Le Capitaine]

Il était poète, et citadin. La campagne, où ma mère semblait se sustenter de toute sève, et reprendre vie chaque fois qu’en se baissant elle en touchait la terre, éteignait mon père, qui s’y comporta en exilé. Elle nous sembla parfois scandaleuse, la sociabilité qui l’appelait vers la politique des villages, les conseils municipaux, la candidature au conseil général, vers les assemblées, les comités régionaux où l’humaine rumeur répond à la voix humaine. Injustes, nous lui en voulions vaguement de ne pas assez nous ressembler, à nous qui nous dilations d’aise loin des hommes. Je m’avise à présent qu’il cherchait à nous plaire, lorsqu’il organisait des « parties de campagne », comme font les habitants des villes. La vieille victoria bleue emportait famille, victuailles et chiens jusqu’aux bords d’un étang, Moutiers, Chassaing, ou la jolie flaque forestière de la Guillemette qui nous appartenait. Mon père manifestait le « sens du dimanche », le besoin urbain de fêter un jour entre les sept jours, au point qu’il se munissait de cannes à pêche, et de sièges pliants. Au bord de l’étang, il essayait une humeur joviale qui n’était pas son humeur joviale de la semaine; il débouchait plaisamment la bouteille de vin, s’accordait une heure de pêche à la ligne, lisait, dormait un moment, et nous nous ennuyions, nous autres, sylvains aux pieds légers, entraînés à battre le pays sans voiture, et regrettant, devant le poulet froid, nos en-cas de pain frais, d’ail et de fromage. La libre forêt, l’étang, le ciel double exaltaient mon père, mais à la manière d’un noble décor. Plus il évoquait …le bleu Titarèse, et le golfe d’argent… plus nous devenions taciturnes – je parle des deux garçons et de moi – nous qui n’accordions déjà plus d’autre aveu, à notre culte bocager, que le silence. […] Le soir tombait enfin sur notre dimanche-aux-champs. De cinq, nous n’étions, souvent, plus que trois: mon père, ma mère et moi. Le rempart circulaire des bois assombris avait résorbé les deux longs garçons osseux, mes frères. – Nous les rattraperons sur la route, en revenant, disait mon père. Mais ma mère secouait la tête: ses garçons ne rentraient que par des sentes de traverse, des prés marécageux et bleus; coupant par les sablières, les ronciers, ils sautaient le mur au fond du jardin… Elle se résignait à les trouver chez nous, à la maison, un peu saignants, un peu loqueteux; elle reprenait sur l’herbe les reliefs du repas, quelques champignons frais cueillis, le nid de mésange vide, la cartilagineuse éponge cloisonnée, œuvre d’une colonie de guêpes, le bouquet sauvage, des cailloux empreints d’ammonites fossiles, le grand chapeau de « la petite », et mon père, encore agile, remontait, d’un saut d’échassier, dans la victoria. C’est ma mère qui caressait la jument noire, qui offrait à ses dents jaunies des pousses tendres, et qui essuyait les pattes du chien pataugeur. Je n’ai jamais vu mon père toucher un cheval. Nulle curiosité ne l’a attiré vers un chat, penché sur un chien. Jamais un chien ne lui a obéi… – Allons, monte! ordonnait à Moffino la belle voix du capitaine. Mais le chien, contre le marchepied de la voiture, battait de la queue froidement, et regardait ma mère… – Monte, animal! Qu’est-ce que tu attends? répétait mon père. « J’attends l’ordre », semblait répondre le chien. – Eh ! saute ! lui criais-je. Il ne se le faisait pas dire deux fois. – C’est très curieux, constatait ma mère. – Ça prouve seulement la bêtise de ce chien, répliquait mon père. Mais nous n’en croyions rien, « nous autres », et mon père, au fond, se sentait secrètement humilié. Les genêts jaunes, bottelés, faisaient queue de paon derrière nous dans la capote de la vieille voiture. Mon père, en approchant du village, reprenait son fredon défensif, et nous avions sans doute l’air très heureux, car l’air heureux était notre suprême et mutuelle politesse…

Le bureau du Capitaine [Le Képi]

Mon père, né pour écrire, laissa peu de pages. Au moment d’écrire, il émiettait son envie en soins matériels, disposait autour de lui le nécessaire et le superflu de l’écrivain. A cause de lui, je ne suis pas indemne de manie. Pour avoir admiré, convoité le parfait outillage d’une table de travail, je garde des exigences bureaucratiques. L’adolescence ne commettant rien sans frénésie, je dérobais à la table de mon père une petite équerre d’acajou qui sentait la boîte à cigares, puis une règle en métal blanc… Sans compter la réprimande, je reçus en plein visage le feu d’un petit œil gris incendiaire, l’œil d’un rival, et tel que je ne m’y risquai pas trois fois. Je me bornai à rôder, pleine de mauvais pensers, autour des trésors de papeterie. Un sous-main de buvard vierge, une règle en bois d’ébène, un, deux, quatre, six crayons, taillés au canif et de couleurs variées; plumes de ronde et de bâtarde, plumes sergent-major, plumes à dessin pas plus grosses qu’une penne de merle; – cires à cacheter, rouge, verte, violette, un tampon-buvard, un flacon de colle liquide, sans préjudice des plaques couleur d’ambre transparent, dites « colle à bouche »; – le reliquat minuscule d’un manteau de spahi, réduit aux dimensions d’un essuie-plumes dentelé sur les bords, – un grand encrier, flanqué d’un petit encrier, tous deux en bronze et une jatte de laque, emplie d’une poudre d’or à sécher l’écriture; une autre jatte contenait les pains à cacheter multicolores (je mangeais les blancs) ; à droite et à gauche de la table, des rames de papier, vergé, rayé, filigrané et bien entendu cette petite presse à gaufrer, qui mordait la feuille blanche et la rendait, après un coup de mâchoires, ornée d’un nom en relief: J.-J. Colette. Il y avait aussi un gobelet d’eau où laver les pinceaux, une boîte d’aquarelle, un carnet d’adresses, les bouteilles d’encre, violette, rouge et noire, l’équerre d’acajou, une pochette de compas, le pot à tabac, une pipe, la lampe à esprit-de-vin pour cacheter les lettres à la cire… Un propriétaire cherche à s’agrandir; mon père tenta donc d’acclimater, sur la vaste table, des cultures adventices. On y vit une mécanique qui pouvait couper l’épaisseur de cent feuillets, et des cadres munis d’une gelée blanche qui buvait inversée l’écriture et donnait ensuite des calques pâteux, délayés et larmoyants. Mais mon père s’en lassa vite, et la grande table retrouva la sérénité, le style classique que ne désordonnaient point l’inspiration, ses fruits couverts de ratures, ses bouts de cigarettes et ses « brouillons » roulés en boule. J’oublie, Dieu me pardonne, de mentionner la section des coupe-papier, trois ou quatre en bois de buis, un en faux argent, le dernier en ivoire jauni, fendu tout de son long. Dès l’âge de dix ans, je n’avais cessé de convoiter ces biens matériels, conçus pour la gloire et la commodité d’un pouvoir cérébral, qui s’assemblent sous le nom générique de « fournitures de bureau ». L’enfance ne se réjouit que de ce qu’elle peut cacher. Je m’assurai longtemps la jouissance d’une aile, la gauche, de la grande bibliothèque à deux corps et quatre portes (elle fut vendue par autorité de justice). Les portes du buffet supérieur étaient vitrées, celles du corps inférieur pleines, et de bel acajou ronceux. En ouvrant la porte d’en bas à angle droit, le battant joignait le flanc d’une commode, et comme la bibliothèque tenait entier un panneau de mur, je m’enfermais, assise sur un petit « banc de pieds », dans un réduit quadrangulaire formé par le flanc de la commode, le mur, l’aile gauche et sa porte béante. Devant moi, sur trois rayons d’acajou s’étalaient, du papier vergé à la coupelle de poudre d’or, les objets de mon culte. « Elle a de qui tenir, ta fille », disait Sido, railleuse, à mon père. Il est piquant qu’outillé pour écrire, mon père s’y résignait rarement, tandis que Sido, attablée n’importe où, poussant de côté une chatte envahisseuse, une corbeille de prunes, une pile de linge, ou bien posant sur ses genoux, en guise de pupitre, un tome du Littré, Sido écrivait. Cent lettres ravissantes en témoignent. Pour prolonger, achever une lettre, elle arrachait une page au livre de comptes de la cuisine, couvrait le verso d’une facture…

La révélation de son rêve d’écriture [Sido – Le Capitaine]

Sur un des plus hauts rayons de la bibliothèque, je revois encore une série de tomes cartonnés, à dos de toile noire. Les plats de papier jaspé, bien collés, et la rigidité du cartonnage attestaient l’adresse manuelle de mon père. Mais les titres, manuscrits, en lettres gothiques, ne me tentaient point, d’autant que les étiquettes à mets noirs ne révélaient aucun auteur. Je cite de mémoire: Mes campagnes, Les enseignements de 70, La géodésie des géodésies, L’algèbre élégante, Le maréchal de Mac-Mahon vu par un de ses compagnons d’armes, Du village à la Chambre, Chansons de zouave (vers)… J’en oublie. Quand mon père mourut, la bibliothèque devint chambre à coucher, les livres quittèrent leurs rayons. – Viens donc voir, appela un jour mon frère, l’aîné. Il transportait lui-même, classait, ouvrait les livres, taciturne, en quête d’une odeur de papier piqué, d’une de ces moisissures embaumées d’où se lève l’enfance révolue, d’un pétale de tulipe sec, encore jaspé comme l’agate arborescente… – Viens donc voir… La douzaine de tomes cartonnés nous remettait son secret, accessible, longtemps dédaigné. Deux cents, trois cents, cent cinquante pages par volume; beau papier vergé crémeux ou « écolier » épais, rogné avec soin, des centaines et des centaines de pages blanches… Une œuvre imaginaire, le mirage d’une carrière d’écrivain. Il y en avait tant, de ces pages respectées par la timidité ou la nonchalance, que nous n’en vîmes jamais la fin. Mon frère y écrivit ses ordonnances, ma mère couvrit de blanc ses pots de confitures, ses petites-filles griffonneuses arrachèrent des feuillets, mais nous n’épuisâmes pas les cahiers vergés, l’œuvre inconnue. Ma mère s’y employait pourtant avec une sorte de fièvre destructive: « Comment, il y en a encore? Il m’en faut pour les côtelettes en papillotes… Il m’en faut pour tapisser mes petits tiroirs… » Ce n’était pas dérision, mais cuisant regret et besoin douloureux d’anéantir la preuve d’une impuissance… J’y puisai à mon tour, dans cet héritage immatériel, au temps de mes débuts. Est-ce là que je pris le goût fastueux d’écrire sur des feuilles lisses, de belle pâte, et de ne les point ménager? J’osai couvrir de ma grosse écriture ronde la cursive invisible, dont une seule personne au monde apercevait le lumineux filigrane qui jusqu’à la gloire prolongeait la seule page amoureusement achevée, et signée, la page de la dédicace: A ma chère âme, son mari fidèle : JULES-JOSEPH COLETTE.

À CHÂTILLON-COLIGNY

L’amour de Sido et du Capitaine [Sido – Le Capitaine]

Je ne les ai jamais surpris à s’embrasser avec abandon. D’où leur venait tant de pudeur? De « Sido », assurément. Mon père n’y eût pas mis tant de façons… Attentif à tout ce qui venait d’elle, il écoutait son pas vif, l’arrêtait au passage: – Paye! lui ordonnait-il en désignant sa pommette nue au-dessus de sa barbe. Ou on ne passe pas. Elle « payait », au vol, d’un baiser vif comme une piqûre, et s’enfuyait, irritée, si mes frères ou moi l’avions vue « payer ». Une seule fois, en été, un jour que ma mère enlevait de la table le plateau du café, je vis la tête, la lèvre grisonnantes de mon père, au lieu de réclamer le péage familier, penchées sur la main de ma mère avec une dévotion fougueuse, hors de l’âge, et telle que « Sido », muette, autant que moi empourprée, s’en alla sans un mot. J’étais petite encore, assez vilaine, occupée comme on l’est à treize ans de toutes choses dont l’ignorance pèse, dont la découverte humilie. Il me fut bon de connaître, et de me remettre en mémoire, par moments, cette complète image de l’amour : une tête d’homme, déjà vieux, abîmée dans un baiser sur une petite main de ménagère, gracieuse et ridée. Il trembla, longtemps, de la voir mourir avant lui. C’est une pensée commune aux amants, aux époux bien épris, un souhait sauvage qui bannit toute idée de pitié. « Sido », avant la mort de mon père, me parlait de lui, aisément soulevée au-dessus de nous: – Il ne faut pas que je meure avant lui. Il ne le faut absolument pas! Vois-tu que je me laisse mourir, et qu’il se tue, et qu’il se manque? Je le connais…, disait-elle d’un air de jeune fille. Elle rêvait un peu, les yeux sur la petite rue de Châtillon-Coligny, ou sur le carré de jardin prisonnier. – Moi, je risque moins, tu comprends. Je ne suis qu’une femme. Passé un certain âge, une femme ne meurt presque jamais volontairement. Et puis je vous ai, en outre. Lui, il ne vous a pas. Car elle savait tout, et jusqu’aux préférences indicibles. Dans la grappe pendue à ses flancs, à ses bras, mon père pesait comme nous, et ne nous soutenait guère. Elle fut malade, et il s’assit fréquemment près du lit. « A quelle heure, quel jour seras-tu guérie? Gare, si tu ne guéris pas! J’aurai bientôt fait de ne plus vivre! » Elle ne supportait pas cette pensée d’homme, sa menace, son exigence sans merci. Pour lui échapper, elle tournait de côté et d’autre sa tête sur l’oreiller, comme elle fit plus tard pour secouer les derniers liens. – Mon Dieu, Colette, tu me tiens chaud, se plaignait-elle. Tu remplis toute la chambre. Un homme est toujours déplacé au chevet d’une femme. Va dehors! Va voir s’il y a des oranges pour moi chez l’épicier… Va demander à M. Rosimond de me prêter la Revue des Deux-Mondes… Mais marche doucement, le temps est orageux, tu reviendrais en moiteur!… Il obéissait, l’aisselle remontée sur sa béquille. – Tu vois? disait ma mère derrière lui. Tu vois cet air de vêtement vide qu’il prend quand je suis malade? Sous la fenêtre, en s’en allant, il éclaircissait sa voix pour qu’elle l’entendît : « Je pense à toi, Je te vois, je t’adore, A tout instant, à toute heure, en tout lieu, Je pense à toi quand je revois l’aurore, Je pense à toi quand je ferme les yeux. » Tu l’entends ? Tu l’entends ?… disait-elle fiévreusement. Mais sa malice supérieure rajeunissait soudain tout son visage ; et elle se penchait hors de son lit: – Ton père? Tu veux savoir ce que c’est que ton père? Ton père, c’est le roi des maîtres-chanteurs ! Elle guérit, – elle guérissait toujours. Mais quand on lui enleva un sein, et quatre ans après, l’autre sein, mon père conçut d’elle une méfiance terrible, quoiqu’elle guérît encore, chaque fois. Pour une arête de poisson qui, restée au gosier de ma mère, l’obligeait à tousser violemment, les joues congestionnées et les yeux pleins de larmes, mon père, d’un coup de poing assené sur la table, dispersa en éclats son assiette, et cria furieusement: – Ça va finir ? Elle ne s’y trompa point et l’apaisa avec une délicatesse miséricordieuse, des mots plaisants, de voltigeants regards. J’emploie toujours ces mots : « voltigeant regard », quand il s’agit d’elle. L’hésitation, le besoin d’un tendre aveu, le devoir de mentir l’obligeaient à battre des paupières, tandis qu’allaient, venaient précipitamment ses prunelles grises. Ce trouble, cette fuite vaine des prunelles poursuivies par un regard d’homme bleu-gris comme le plomb fraîchement coupé, c’est tout ce qui me fut révélé de la passion qui lia, pour leur vie entière, « Sido » et le Capitaine.

La mort du Capitaine [La maison de Claudine – Le Rire]

Il mourut dans sa soixante-quatorzième année, tenant les mains de sa bien-aimée et rivant à des yeux en pleurs un regard qui perdait sa couleur, devenait d’un bleu vague et laiteux, pâlissait comme un ciel envahi par la brume. Il eut les plus belles funérailles dans un cimetière villageois, un cercueil de bois jaune, nu sous une vieille tunique percée de blessures, – sa tunique de capitaine au 1er zouaves – et ma mère l’accompagna sans chanceler au bord de la tombe, toute petite et résolue sous ses voiles, et murmurant tout bas, pour lui seul, des paroles d’amour. Nous la ramenâmes à la maison, où elle s’emporta contre son deuil neuf, son crêpe encombrant qu’elle accrochait à toutes les clefs de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l’étouffait. Elle se reposa dans le salon, près du grand fauteuil vert où mon père ne s’assoirait plus et que le chien déjà envahissait avec délices. Elle était fiévreuse, rouge de teint, et disait, sans pleurs : – Ah ! quelle chaleur! Dieu, que ce noir tient chaud! Tu ne crois pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue? – Mais… – Quoi ? c’est à cause de mon deuil ? J’ai horreur de ce noir ! D’abord c’est triste. Pourquoi veux-tu que j’offre, à ceux que je rencontre, un spectacle triste et déplaisant? Quel rapport y a-t-il entre ce cachemire et ce crêpe et mes propres sentiments? Que je te voie jamais porter mon deuil! Tu sais très bien que je n’aime pour toi que le rose, et certains bleus… Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide et s’arrêta: – Ah ! c’est vrai… Elle revint s’asseoir, avouant, d’un geste humble et simple, qu’elle venait, pour la première fois de la journée, d’oublier qu’il était mort. – Veux-tu que je te donne à boire, maman? Tu ne voudrais pas te coucher ? – Eh non! Pourquoi? Je ne suis pas malade! Elle se rassit, et commença d’apprendre la patience, en regardant sur le parquet, de la porte du salon à la porte de la chambre vide, un chemin poudreux marqué par de gros souliers pesants. Un petit chat entra, circonspect et naïf, un ordinaire et irrésistible chaton de quatre à cinq mois. Il se jouait à lui-même une comédie majestueuse, mesurait son pas et portait la queue en cierge, à l’imitation des seigneurs matous. Mais un saut périlleux en avant, que rien n’annonçait, le jeta séant par-dessus tête à nos pieds, où il prit peur de sa propre extravagance, se roula en turban, se mit debout sur ses pattes de derrière, dansa de biais, enfla le dos, se changea en toupie… – Regarde-le, regarde-le, Minet-Chéri! Mon Dieu, qu’il est drôle! Et elle riait, ma mère en deuil, elle riait de son rire aigu de jeune fille, et frappait dans ses mains devant le petit chat… Le souvenir fulgurant tarit cette cascade brillante, sécha dans les yeux de ma mère les larmes du rire. Pourtant, elle ne s’excusa pas d’avoir ri, ni ce jour-là, ni ceux qui suivirent, car elle nous fit cette grâce, ayant perdu celui qu’elle aimait d’amour, de demeurer parmi nous toute pareille à elle-même, acceptant sa douleur ainsi qu’elle eût accepté l’avènement d’une saison lugubre et longue, mais recevant de toutes parts la bénédiction passagère de la joie, – elle vécut balayée d’ombre et de lumière, courbée sous des tourmentes, résignée, changeante et généreuse, parée d’enfants, de fleurs et d’animaux comme un domaine nourricier.

Vers la fin de sa vie, Sido se lève tôt pour ne rien perdre du monde [La Naissance du jour]

Elle alla vers ses fins innocentes avec une croissante anxiété. Elle se levait tôt, puis plus tôt, puis encore plus tôt. Elle voulait le monde à elle, et désert, sous la forme d’un petit enclos, d’une treille et d’un toit incliné. Elle voulait la jungle vierge, encore que limitée à l’hirondelle, aux chats et aux abeilles, à la grande épeire debout sur sa roue de dentelle argentée par la nuit. Le volet du voisin, claquant sur le mur, ruinait son rêve d’exploratrice incontestée, recommencé chaque jour à l’heure où la rosée froide semble tomber, en sonores gouttes inégales, du bec des merles. Elle quitta son lit à six heures, puis à cinq heures, et, à la fin de sa vie, une petite lampe rouge s’éveilla, l’hiver, bien avant que l’angélus battît l’air noir. En ces instants encore nocturnes ma mère chantait, pour se taire dès qu’on pouvait l’entendre. L’alouette aussi, tant qu’elle monte vers le plus clair, vers le moins habité du ciel. Ma mère montait, et montait sans cesse sur l’échelle des heures, tâchant à posséder le commencement du commencement… Je sais ce que c’est que cette ivresse-là. Mais elle quêta, elle, un rayon horizontal et rouge, et le pâle soufre qui vient avant le rayon rouge ; elle voulut l’aile humide que la première abeille étire comme un bras. Elle obtint, du vent d’été qu’enfante l’approche du soleil, sa primeur en parfums d’acacia et de fumée de bois ; elle répondit avant tous au grattement de pied et au hennissement à mi-voix d’un cheval, dans l’écurie voisine ; de l’ongle elle fendit, sur le seau du puits, le premier disque de glace éphémère où elle fut seule à se mirer, un matin d’automne…

Sido retrouve ses lettres dans les papiers du Capitaine [La Naissance du jour]

Si elle n’osait pas dire quelle place il occupait dans son cœur, ses lettres me le laissèrent apprendre après qu’il l’eût quittée à jamais, et aussi certain éclat de larmes, au lendemain de l’enterrement de mon père. Ce jour-là, nous rangions, elle et moi, les tiroirs du secrétaire en bois de thuya jaune où elle reprit des lettres, les états de service de Jules-Joseph Colette, capitaine au 1er zouaves, et six cents francs en or, tout ce qui restait d’une fortune foncière, la fortune de Sidonie Landoy, fondue… Ma mère, qui allait bravement et sans faiblir parmi des reliques, buta sur cette poignée d’or, jeta un cri, se couvrit de pleurs : « Ah ! cher Colette ! il m’avait dit, il y a huit jours, quand il pouvait encore me parler, qu’il ne me laissait que quatre cents francs ! » Et elle sanglotait de gratitude…

Lettre de Sido : « Je viens de classer des papiers dans le secrétaire du cher papa. J’y ai trouvé toutes les lettres que le lui écrivais de la Maison Dubois après mon opération, et tous les télégrammes que tu lui envoyais pendant la période où je ne pouvais lui écrire. Il avait tout gardé, que j’ai été émue! Mais, me diras-tu, c’est tout naturel qu’il ait conservé cela. Pas si naturel, va, tu verras… Les deux ou trois courts voyages que j’ai faits à Paris pour te voir, avant sa mort, quand j’en revenais je retrouvais mon cher Colette diminué, creusé, mangeant à peine… Ah ! quel enfant! Quel dommage qu’il m’ait autant aimée! C’est son amour pour moi qui a annihilé, une à une, toutes ses belles facultés qui l’auraient poussé vers la littérature et les sciences. Il a préféré ne songer qu’à moi, se tourmenter pour moi, et c’est cela que je trouvais inexcusable. Un si grand amour! Quelle légèreté! Mais, de mon côté, comment veux-tu que je me console d’avoir perdu un ami aussi tendre?… »

La vieillesse de Sido [La Maison de Claudine – Ma Mère et le fruit défendu]

Vint un temps où ses forces l’abandonnèrent. Elle en était dans un étonnement sans bornes, et n’y voulait pas croire. Quand je venais de Paris la voir, elle avait toujours, quand nous demeurions seules l’après-midi dans sa petite maison, quelque péché à m’avouer. Une fois, elle retroussa le bord de sa robe, baissa son bas sur son tibia, montrant une meurtrissure violette, la peau presque fendue. – Regarde-moi ça ! – Qu’est-ce que tu t’es encore fait, maman? Elle ouvrait de grands yeux, pleins d’innocence et de confusion. – Tu ne le croirais pas: je suis tombée dans l’escalier! – Comment, tombée? – Mais justement, comme rien! Je descendais l’escalier et je suis tombée. C’est inexplicable. – Tu descendais trop vite? – Trop vite? Qu’appelles-tu trop vite ? Je descendais vite. Ai-je le temps de descendre un escalier à l’allure du Roi-Soleil? Et si c’était tout… Mais regarde! Sur son joli bras, si frais encore auprès de la main fanée, une brûlure enflait sa cloque d’eau. – Oh ! qu’est-ce que c’est encore? – Ma bouillotte chaude. – La vieille bouilloire en cuivre rouge? Celle qui tient cinq litres? – Elle-même. A qui se fier? Elle qui me connaît depuis quarante ans! Je ne sais pas ce qui lui a pris, elle bouillait à gros bouillons, j’ai voulu la retirer du feu, crac, quelque chose m’a tourné dans le poignet… Encore heureux que je n’aie que cette cloque… Mais quelle histoire! Aussi j’ai laissé l’armoire tranquille… Elle rougit vivement et n’acheva pas. – Quelle armoire ? demandai-je d’un ton sévère. Ma mère se débattit, secouant la tête comme si je voulais la mettre en laisse. – Rien ! aucune armoire ! – Maman ! Je vais me fâcher ! – Puisque je dis : « J’ai laissé l’armoire tranquille », fais-en autant pour moi. Elle n’a pas bougé de sa place, l’armoire, n’est-ce pas? Fichez-moi tous la paix, donc! L’armoire… un édifice de vieux noyer, presque aussi large que haut, sans autre ciselure que la trace toute ronde d’une balle prussienne, entrée par le battant de droite et sortie par le panneau du fond… Hum!… – Tu voudrais qu’on la mît ailleurs que sur le palier, maman ? Elle eut un regard de jeune chatte, faux et brillant dans sa figure ridée : – Moi? je la trouve bien là : qu’elle y reste! Nous convînmes quand même, mon frère le médecin et moi, qu’il fallait se méfier. Il voyait ma mère chaque jour, puisqu’elle l’avait suivi et habitait le même village; il la soignait avec une passion dissimulée. Elle luttait contre tous ses maux avec une élasticité surprenante, les oubliait, les déjouait, remportait sur eux des victoires passagères et éclatantes, rappelait à elle, pour des jours entiers, ses forces évanouies, et le bruit de ses combats, quand je passais quelques jours chez elle, s’entendait dans toute la petite maison, où je songeais alors au fox réduisant le rat… À cinq heures du matin, en face de ma chambre, le son de cloche du seau plein posé sur l’évier de la cuisine m’éveillait… – Que fais-tu avec le seau, maman? Tu ne peux pas attendre que Joséphine arrive? Et j’accourais. Mais le feu flambait déjà, nourri de fagot sec. Le lait bouillait, sur le fourneau à braise pavé de faïence bleue. D’autre part fondait, dans un doigt d’eau, une tablette de chocolat pour mon déjeuner. Carrée dans son fauteuil de paille, ma mère moulait le café embaumé, qu’elle torréfiait elle-même. Les heures du matin lui furent toujours clémentes; elle portait sur ses joues leurs couleurs vermeilles. Fardée d’un bref regain de santé, face au soleil levant, elle se réjouissait, tandis que tintait à l’église la première messe, d’avoir déjà goûté, pendant que nous dormions, à tant de fruits défendus. Les fruits défendus, c’étaient le seau trop lourd tiré du puits, le fagot débité à la serpette sur une bille de chêne, la bêche, la pioche, et surtout l’échelle double, accotée à la lucarne du bûcher. C’étaient la treille grimpante dont elle rattachait les sarments à la lucarne du grenier, les hampes fleuries du lilas trop haut, la chatte prise de vertige et qu’il fallait cueillir sur le faîte du toit… Tous les complices de sa vie de petite femme rondelette et vigoureuse, toutes les rustiques divinités subalternes qui lui obéissaient et la rendaient si glorieuse de se passer de serviteurs prenaient maintenant figure et position d’adversaires. Mais ils comptaient sans le plaisir de lutter, qui ne devait quitter ma mère qu’avec la vie. A soixante et onze ans, l’aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Brûlée au feu, coupée à la serpette, trempée de neige fondue ou d’eau renversée, elle trouvait le moyen d’avoir déjà vécu son meilleur temps d’indépendance avant que les plus matinaux aient poussé leurs persiennes, et pouvait nous conter l’éveil des chats, le travail des nids, les nouvelles que lui laissaient, avec la mesure de lait et le rouleau de pain chaud, la laitière et la porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour. C’est seulement une fois que je vis, un matin, la cuisine froide, la casserole d’émail bleu pendue au mur, que je sentis proche la fin de ma mère. Son mal connut maintes rémissions, pendant lesquelles la flamme de nouveau jaillit de l’âtre, et l’odeur de pain frais et de chocolat fondu passa sous la porte avec la patte impatiente de la chatte. Ces rémissions furent le temps d’alertes inattendues. On trouva ma mère et la grosse armoire de noyer chues toutes deux en bas de l’escalier, celle-là ayant prétendu transférer celle-ci, en secret, de l’unigue étage au rez-de-chaussée. Sur quoi mon frère aîné exigea que ma mère se tînt en repos et qu’une vieille domestique couchât dans la petite maison. Mais que pouvait une vieille servante contre une force de vie jeune et malicieuse, telle qu’elle parvenait à séduire et entraîner un corps déjà à demi enchaîné par la mort? Mon frère, revenant avant le soleil d’assister un malade dans la campagne, surprit un jour ma mère en flagrant délit de perversité. Vêtue pour la nuit, mais chaussée de gros sabots de jardinier, sa petite natte grise de septuagénaire retroussée en queue de scorpion sur sa nuque, un pied sur l’X de hêtre, le dos bombé dans l’attitude du tâcheron exercé, rajeunie par un air de délectation et de culpabilité indicibles, ma mère, au mépris de tous ses serments et de l’aiguail glacé, sciait des bûches dans sa cour.

L’approche de la mort [La Naissance du jour]

« Monsieur, Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c’est-à-dire auprès de ma fille que j’adore. Vous qui vivez auprès d’elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m’enchante, et je suis touchée que vous m’invitiez à venir la voir. Pourtant, je n’accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi: mon cactus rose va probablement fleurir. C’est une plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m’absentais pendant que mon cactus rose va fleurir,je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autrefois… Veuillez donc accepter, monsieur, avec mon remerciement sincère, l’expression de mes sentiments distingués et de mon regret. » Ce billet, signé « Sidonie Colette, née Landoy », fut écrit par ma mère à l’un de mes maris, le second. L’année d’après, elle mourait, âgée de soixante-dix-sept ans. Au cours des heures où je me sens inférieure à tout ce qui m’entoure, menacée par ma propre médiocrité, effrayée de découvrir qu’un muscle perd sa vigueur, un désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis pourtant me redresser et me dire: « Je suis la fille de celle qui écrivit cette lettre, – cette lettre et tant d’autres, que j’ai gardées. Celle-ci, en dix lignes, m’enseigne qu’à soixante-seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l’éclosion possible, l’attente d’une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son cœur destiné à l’amour. Je suis la fille d’une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux et aux servantes enceintes. Je suis la fille d’une femme qui, vingt fois désespérée de manquer d’argent pour autrui, courut sous la neige fouettée de vent crier de porte en porte, chez des riches, qu’un enfant, près d’un âtre indigent, venait de naître sans langes, nu sur de défaillantes mains nues… Puissé-je n’oublier jamais que je suis la fille d’une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d’un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d’éclore, infatigablement, pendant trois quarts de siècle… ».

Lettres de Sido, seule à Châtillon-Coligny [La Naissance du jour]

« Ne te fais pas tant de soucis pour la prétendue artériosclérose. Je vais mieux et la preuve c’est que j’ai savonné ce matin, à sept heures, dans ma rivière [le Loing]. J’étais enchantée. Barboter dans l’eau claire, quel plaisir! J’ai aussi scié du bois et fait six petits fagots. Et je refais moi-même mon ménage; c’est te dire s’il est bien fait! Et puis, en somme, je n’ai que soixante-seize ans! »

« La nièce du père Champion va mieux. Ton frère aura de la peine à la tirer de là. Je lui ai envoyé du bois, et ne pouvant rien de plus en ce moment, j’ai quêté encore une fois pour elle. Mais c’est une chose que je ne sais pas faire aimablement, car le rouge me monte au front dès que je vois ceux qui ne donnent rien et vivent dans leur fromage, et je suis portée plus à les engueuler qu’à leur faire des grâces… Pour ta chatte, je reviens chaque après-midi à la Petite Maison pour lui donner un peu de lait chaud et lui faire une flambée de bois. Quand je n’ai rien, je lui cuis un œuf. Ce n’est pas que cela m’amuse, grand Dieu, mais je ne suis jamais en repos quand je crois qu’un enfant ou un animal ont faim. Alors je fais en sorte de me mettre en repos : tu connais mon égoïsme. »

« Eh bien non, je l’ai trompée, pour avoir la paix. La vieille Joséphine ne couche pas à la petite maison. J’y dors seule. Épargnez-moi, tous ! Ne venez pas me raconter, toi et ton frère, des histoires de cambrioleurs et de mauvais passants. En fait de visites nocturnes, il n’y en a plus qu’une qui doit passer mon seuil, vous le savez bien. Donnez-moi un chien, si vous voulez. Oui, un chien cela va encore. Mais ne m’imposez pas, la nuit, d’être enfermée avec quelqu’un ! J’en suis à ne plus supporter chez moi le sommeil d’un être humain, quand cet être humain je ne l’ai pas fait moi-même. Ma morale à moi me le défend. C’est le dernier démariage que de bannir de chez soi, surtout d’un petit logis, le lit défait, un seau de toilette, le passage d’un individu – homme ou femme – en chemise de nuit. Pouah ! Non, non, plus de compagnie nocturne, de respiration étrangère, plus cette humiliation du réveil simultané ! Je choisis de mourir, c’est plus convenable. Et ayant fixé mon choix, je suis toute à la coquetterie. Tu te souviens qu’à l’époque de mon opération, je m’étais fait faire deux grandes blouses de lit, en flanelle blanche ? Je viens, avec les deux, d’en faire confectionner une seule. Pourquoi donc ? Mais, pour m’ensevelir. Elle a un capuchon, garni de dentelle autour, de la véritable dentelle de fil, – tu sais si j’ai horreur de toucher de la dentelle de colon. La même dentelle aux manches, et autour du collet (il y a un collet). Ce genre de précautions fait partie de mon sentiment du strict comme-il-faut. J’ai déjà assez de regret que Victor Considérant ait cru devoir donner, à ma belle-sœur Caro, un magnifique cercueil en bois d’ébène, avec des poignées d’argent, qu’il avait fait tailler sur mesures pour sa propre femme. Mais celle-ci, enflée, n’y put entrer. Ma grande bête de Caro, épouvantée d’un pareil cadeau, l’a donné à sa femme de ménage. Que ne me l’a-t-elle donné à moi ? J’aime le luxe, et vois-tu comme j’aurais été bien logée là-dedans ? Ne va pas l’impressionner de cette lettre, elle vient en son temps, elle est ce qu’il faut qu’elle soit. Combien ai-je encore devant moi de parties d’échecs ? Car je joue encore, de loin en loin, avec mon petit marchand de laine. Il n’y a rien de changé, sauf que c’est moi maintenant qui joue moins bien que lui, et qui perds. Quand je serai devenue trop impotente et disgracieuse, je renoncerai à cela comme je renonce au reste, par décence. »

COLETTE SE SOUVIENT DE SAINT-SAUVEUR

Colette charge son double littéraire, Claudine, de faire le pèlerinage auquel elle se refuse [Claudine en ménage]

J’ai pleuré en dormant, et je ne me souviens pas de mon rêve, un rêve pourtant qui m’éveille oppressée, avec de grands soupirs tremblés. Le jour point. Il n’est que trois heures. Les poules dorment encore, les moineaux seuls crient, avec un bruit de pierraille remuée. Il fera beau, l’aube est bleue… Je veux, comme lorsque j’étais petite fille, me lever avant le soleil, pour aller surprendre aux bois des Fredonnes le goût nocturne de la source froide, et les lambeaux de la nuit qui, devant les premiers rais, recule aux sous-bois et s’y enfonce… Je saute à terre. Fanchette, endormie, dépossédée du creux de mes genoux écartés, roule comme un escargot sur elle-même, sans ouvrir un œil. Un petit gémissement ; et elle presse de plus belle sa patte blanche sur ses yeux fermés. L’aube mouillée ne l’intéresse pas. Elle n’a de goût qu’aux nuits claires où, assise, droite, correcte comme une déesse-chatte d’Égypte, elle regarde rouler dans le ciel, interminablement, la blanche lune. Ma hâte à me vêtir, cette heure indécise du petit matin me ramènent à des levers frissonnants de l’hiver, quand je partais pour l’école, gamine maigrelette, à travers le froid et la neige non balayée. Brave sous le capuchon rouge, je crevais de mes dents l’écorce des châtaignes bouillies, tout en glissant sur mes petits sabots pointus… Je passe par le jardin, par-dessus les pointes de la grille. J’écris sur la porte de la cuisine, au charbon : « Claudine est sortie, elle rentrera pour le déjeuner… » Avant de franchir la grille, jupe relevée, je souris à ma maison, car il n’en est pas de plus mienne que cette grande case de granit gris, persiennes dépeintes et ouvertes, nuit et jour, sur des fenêtres sans défiance. L’ardoise mauve du toit se pare de petits lichens ras et blonds et, posées sur le pavillon de la girouette, deux hirondelles se rengorgent, pour faire gratter leur plastron offert et blanc, par le premier rayon aigu du soleil. Mon apparition dans la rue dérange, insolite, les chiens préposés au service de voirie, et des chats gris fuient, silencieux et courbes. En sûreté sur le bord d’une lucarne, ils me suivent d’un regard jaune… Ils redescendront tout à l’heure, quand le bruit de mes pas aura décru au tournant de la rue… Ces bottines de Paris ne valent rien pour Montigny. J’en aurai d’autres, moins fines, avec de petits clous dessous. Le froid exquis de l’ombre bleue atteint ma peau déshabituée, pince mes oreilles. Mais là-haut voguent des voiles légers, des gazez mauves, et le rebord des toits vient de se teindre tout d’un coup, d’un rose violent de mandarine… Je cours presque vers la lumière, j’arrive à la porte Saint-Jean à mi-chemin de la colline, où une maison, misérable et gaie, plantée là toute seule, au bout de la ville, garde l’entrée des champs. Ici, je m’arrête avec un grand soupir… Ai-je atteint la fin de mes peines ? Sentirai-je ici se mourir l’écho du coup brutal ? Dans cette vallée, étroite comme un berceau, j’ai couché, pendant seize ans, tous mes rêves d’enfant solitaire… Il me semble les voir dormir encore, voilés d’un brouillard couleur de lait, qui oscille et coule comme une onde… Le claquement d’un volet rabattu me chasse du tas de pierre où je songeais, dans le vent qui me fait la bouche toute froide… Ce n’est pas aux gens de Montigny que j’ai affaire. Je veux descendre, passer ce lit de brume, remonter le chemin de sable jaune, jusqu’aux bois, effleurés à leur cime d’un rose brûlant… Allons ! Je marche, je marche, anxieuse et pressée, les yeux bas au long de la haie, comme si j’y cherchais l’herbe qui guérit… Je rentre à midi et demie, plus défaite que si trois braconniers m’avaient troussée aux bois. Mais pendant que Mélie se lamente, je mire, avec un sourire inerte, mon visage las rayé d’une griffe rose près de la lèvre, mes cheveux feutrés de bardanes, ma jupe mouillée où le millet sauvage a brodé ses petites boules vertes et poilues. Ma chemise de linon bleu, craquée sous le bras, laisse monter à mes narines ce parfum chaud et moite qui affolait Ren… Non, je ne veux plus penser à lui ! Que les bois sont beaux ! Que la lumière est douce ! Au rebord des fossés herbeux, que la rosée est froide ! Si je n’ai plus trouvé, sous les taillis et dans les prés, le peuple charmant des petites fleurs minces, myosotis et silènes, narcisses et pâquerettes printanières… si les sceaux de Salomon et les muguets ont défleuri, depuis longtemps, leurs cloches retombantes, j’ai pu du moins baigner mes mains nues, mes jambes frissonnantes, dans une herbe égale et profonde, vautrer ma fatigue au velours sec des mousses et des aiguilles de pin, cuire mon repos sans pensée au soleil rude et montant… Je suis pénétrée de rayons, traversées de souffles, sonore de cigales et de cris d’oiseaux, comme une chambre ouverte sur un jardin…

Les souvenirs de Saint-Sauveur toujours intacts [Paysages et portraits, 1958]

Une mémoire infaillible guide mon souvenir qu’à travers le jardin ne de mon enfance. Demandez-moi de vous dire la forme et la couleur d’une seule feuille de ces giroflées marron, que la gelée et la neige confisaient, chaque hiver, dans le jardin, et qui ressemblaient, cuites de froid sur la terre blanche, à de pauvres salades ébouillantées… demandez-moi si la glycine, vieille de deux siècles, fleurissait deux fois chaque année, et si le parfum de sa seconde floraison, exhalé de maigres grappes, semblait le souvenir affaibli de la première… Je saurai vous dire le nom de mes chattes et de mes chiens morts, je noterai pour vous le chant funèbre, le miaulement mineur des deux sapins qui berçaient mon sommeil, et la voix jeune, aiguë et douce, de ma mère criant mon nom dans le jardin… J’entrouvrirai pour vous les livres où se penchait mon front aux longues nattes, et, d’un souffle, j’en ferai s’envoler, humides encore, les pétales de pivoines roses, les pensées noires au visage froncé, les myosotis couleur d’eau bleue, que pressait entre leurs pages mon paganisme ingénu… Vous entendrez ululer ma chouette timide, et la chaleur du mur bas, brodé d’escargots, où je m’accoudais, tiédira vos bras l’un sur l’autre croisés, et… vite! refermez la main! refermez vite la main sur le chaud et sec petit lézard crispé… Ah ! vous avez frémi! Vous étiez donc pris à mon rêve? De grâce, donnez-moi, pour mieux vous leurrer, donnez-moi de tendres crayons de pastel, des couleurs qui n’ont pas de nom encore, donnez-moi des poudres étincelantes, et un pinceau-fée, et… Mais non! car il n’y a point de mots, ni de crayons, ni de couleurs, pour vous peindre, au-dessus d’un toit d’ardoise violette brodé de mousses rousses, le ciel de mon pays, tel qu’il resplendissait sur mon enfance!

Colette âgée reçoit au Palais-Royal la visite de son frère Léo [Sido – Les Sauvages]

Certain crépuscule ruisselant, à grandes draperies d’eau et d’ombre sous chaque arcade du Palais-Royal, me l’amena. Je ne l’avais pas vu depuis des mois. Il s’assit, mouillé, à mon feu, prit distraitement sa singulière subsistance – des bonbons fondants, des gâteaux très sucrés, du sirop – ouvrit ma montre, puis mon réveil, les écouta longuement, et ne dit rien. Je ne regardais qu’à la dérobée, dans sa longue figure, sa moustache quasi blanche, l’œil bleu de mon père, le nez, grossi, de « Sido » – traits survivants, assemblés par des plans d’os, des muscles inconnus et sans origine lisible… Une longue figure douce, éclairée par le feu, douce et désemparée… Mais les us et coutumes de l’enfance, – réserve, discrétion, liberté, – sont encore si vigoureux entre nous que je ne posai à mon frère aucune question. Quand il eut assez séché les ailes tristes, alourdies de pluie, qu’il appelle son manteau, il fuma, l’œil cligné, et frotta ses mains sèches, rouges d’ignorer en toute saison l’eau chaude et les gants, et parla. – Dis donc? – Oui… – J’ai été là-bas, tu sais? – Non? Quand ça? – J’en arrive. – Ah !… dis-je avec admiration. Tu es allé à Saint-Sauveur? Comment? Il me fit un petit œil fat. – C’est Charles Faroux qui m’a emmené en auto. – Mon vieux !… C’est joli, en cette saison? – Pas mal, dit-il brièvement. Il enfla les narines, redevint sombre et se tut. Je me remis à écrire. – Dis donc? – Oui… – Là-bas, j’ai été aux Roches, tu sais? Un chemin montueux de sable jaune se dressa dans ma mémoire comme un serpent le long d’une vitre… – Oh !… comment est-ce? Et le bois, en haut? Et le petit pavillon? Les digitales… les bruyères… Mon frère siffla. – Fini. Coupé. Plus rien. Rasé. On voit la terre. On voit… Il faucha l’air du tranchant de la main, et rit des épaules, en regardant le feu. Je respectai ce rire, et ne l’imitai pas. Mais le vieux sylphe, frémissant et lésé, ne pouvait plus se taire. Il profita du clair-obscur, du feu rougeoyant. – Ce n’est pas tout, chuchota-t-il. Je suis allé aussi à la Cour du Pâté… Nom naïf d’une chaude terrasse, au flanc du château ruiné, arceaux de rosiers maigris par l’âge, ombre, odeur de lierre fleuri versées par la tour sarrazine, battants revêches et rougeâtres de la grille qui ferme la Cour du Pâté, accourez… – Et alors, vieux, et alors ? Mon frère se ramassa sur lui-même. – Une minute, commanda-t-il. Commençons par le commencement. J’arrive au château. Il est toujours asile de vieillards, puisque Victor Gandrille l’a voulu. Bon. Je n’ai rien à objecter. J’entre dans le parc, par l’entrée du bas, celle qui est près de Mme Billette… – Comment, Mme Billette? Mais elle doit être morte depuis quarante ans au moins! – Peut-être, dit mon frère avec insouciance. Oui… C’est donc ça qu’on m’a dit un autre nom… un nom impossible… S’ils croient que je vais retenir des noms que je ne connais pas !… Enfin j’entre par l’entrée du bas, je monte l’allée des tilleuls… Tiens, les chiens n’ont pas aboyé quand j’ai poussé la porte… fit-il avec irritation. – Ecoute, vieux, ça ne pourrait pas être les mêmes chiens… Songe donc… – Bon, bon… Détail sans importance… Je te passe sous silence les pommes de terre qu’ils ont plantées à la place des cœurs-de-jeannette et des pavots… Je passe même, poursuivit-il d’une voix intolérante, sur les fils de fer des pelouses, un quadrillage de fils de fer… on se demande ce qu’on voit… il paraît que c’est pour les vaches… Les vaches ! Il berça un de ses genoux entre ses deux mains nouées, et sifflota d’un air artiste qui lui allait comme un chapeau haut de forme. – C’est tout, vieux ? – Minute ! répéta-t-il férocement. Je monte donc vers le canal, — si j’ose, dit-il avec une recherche incisive, appeler canal cette mare infecte, cette soupe de moustiques et de bouse… Passons. Je m’en vais donc à la Cour du Pâté, et… – Et?… Il tourna vers moi, sans me voir, un sourire vindicatif. – J’avoue que je n’ai d’abord pas aimé particulièrement qu’ils fassent de la première cour, – devant la grille, derrière les écuries aux chevaux – une espèce de préau à sécher la lessive… Qui, j’avoue !… Mais je n’y ai pas trop fait attention, parce que j’attendais le « moment de la grille ». – Quel moment de la grille? Il claqua des doigts, impatienté. – Voyons… Tu vois le loquet de la grille ? Comme si j’allais le saisir, – de fer noir, poli et fondu – je le vis en effet… – Bon. Depuis toujours, quand on le tourne comme ça, – il mimait – et qu’on laisse aller la grille, alors elle s’ouvre par son propre poids, et en tournant elle dit… – « I-î-îan… » chantâmes-nous d’une seule voix, sur quatre notes. – Oui, dit mon frère en faisant danser fébrilement son genou gauche. J’ai tourné… J’ai laissé aller la grille… J’ai écouté… Tu sais ce qu’ils ont fait? – Non… – Ils ont huilé la grille, dit-il froidement. Il partit presque aussitôt. Il n’avait pas autre chose à me dire. Il recroisa les membranes humides de son grand vêtement, et s’en alla, dépossédé de quatre notes, son oreille musicienne tendue en vain, désormais, vers la plus délicate offrande, composée par un huis ancien, un grain de sable, une trace de rouille, et dédiée au seul enfant sauvage qui en fût digne.

Une campagne un peu triste… un pays de merveilles [Les Vrilles de la Vigne – Jours gris]

J’appartiens à un pays que j’ai quitté. Tu ne peux empêcher qu’à cette heure s’y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu’à cette heure l’herbe profonde y noie le pied des arbres, d’un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif… Viens, toi qui l’ignores, viens que je te dise tout bas le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs, qu’un fruit mûrit on ne sait où, – là-bas, ici, tout près, – un fruit insaisissable qu’on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l’automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu’une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près… Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l’heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s’ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir… Et si tu arrivais, un jour d’été, dans mon pays, au fond d’un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m’oublierais, et tu t’assoirais là, pour n’en plus bouger jusqu’au terme de ta vie. Il y a encore, dans mon pays, une vallée étroite comme un berceau où, le soir, s’étire et flotte un fil de brouillard, un brouillard ténu, blanc, vivant, un gracieux spectre de brume couché sur l’air humide… Animé d’un lent mouvement d’onde, il se fond en lui-même et se fait tour à tour nuage, femme endormie, serpent langoureux, cheval à cou de chimère… Si tu restes trop tard penché vers lui sur l’étroite vallée, à boire l’air glacé qui porte ce brouillard vivant comme une âme, un frisson te saisira, et toute la nuit tes songes seront fous… Écoute encore, donne tes mains dans les miennes : si tu suivais, dans mon pays, un petit chemin que je connais, jaune et bordé de digitales d’un rose brûlant, tu croirais gravir le sentier enchanté qui mène hors de la vie… Le chant bondissant des frelons fourrés de velours t’y entraîne et bat à tes oreilles comme le sang même de ton cœur, jusqu’à la forêt, là-haut, où finit le monde… C’est une forêt ancienne, oubliée des hommes, et toute pareille au paradis, écoute bien, car… Comme te voilà pâle et les yeux grands ! Que t’ai-je dit ! Je ne sais plus… je parlais, je parlais de mon pays, pour oublier la mer et le vent… Te voilà pâle, avec des yeux jaloux… Tu me rappelles à toi, tu me sens si lointaine… Il faut que je refasse le chemin, il faut qu’une fois encore j’arrache, de mon pays, toutes mes racines qui saignent… Me voici ! de nouveau je t’appartiens. Je ne voulais qu’oublier le vent et la mer. J’ai parlé en songe… Que t’ai-je dit ? Ne le crois pas ! Je t’ai parlé sans doute d’un pays de merveilles, où la saveur de l’air enivre ?… Ne le crois pas ! N’y va pas : tu le chercherais en vain. Tu ne verrais qu’une campagne un peu triste, qu’assombrissent les forêts, un village paisible et pauvre, une vallée humide, une montagne bleuâtre et nue, qui ne nourrit pas même les chèvres…

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Bạn Đang Xem: Top 5 d’un œil qui n’a jamais pleuré

Top 5 d'un œil qui n'a jamais pleuré synthétisé par Noi That Cosy

Poème Diamant du coeur – Théophile Gautier – Paroles de Chansons

  • Auteur: paroles2chansons.lemonde.fr
  • Date de publication: 05/28/2022
  • Commentaire: 4.91 (850 vote)
  • Résumé: Cette larme, qui fait ma joie, Roula, trésor inespéré, Sur un de mes vers qu’elle noie, D’un oeil qui n’a jamais pleuré !

En Décembre 2017, Régis décide d&39enregistrer &quotDIAMANT DU COEUR&quot un poème de Théophile GAUTIER, affichant à nouveau son amour pour la poésie. Cet enregistrement marque une étape importante dans sa carrière car c&39est la première fois qu&39il interprète une chanson  pour un single. C&39est aussi  l&39occasion pour lui de donner des indices sur la direction  vers laquelle s&39orientera sa démarche artistique.  

  • Auteur: regisflecheau.com
  • Date de publication: 03/30/2022
  • Commentaire: 4.55 (428 vote)
  • Résumé: Cette larme, qui fait ma joie, Roula, trésor inespéré, Sur un de mes vers qu’elle noie, D’un œil qui n’a jamais pleuré ! Diamant du cœur, petit bonheur,

Qui est l’auteur d’un œil qui n’a jamais pleuré ?

  • Auteur: tideo.fr
  • Date de publication: 04/20/2022
  • Commentaire: 4.22 (414 vote)
  • Résumé: Quel texte se termine par d’un œil qui n’a jamais pleuré ? Roula, trésor inespéré, Sur un de mes vers qu’elle noie, D’un œil qui n’a jamais …

 pleurer , définition dans le dictionnaire Littré

  • Auteur: littre.org
  • Date de publication: 05/10/2022
  • Commentaire: 4.03 (223 vote)
  • Résumé: Les yeux lui pleurent, ses yeux pleurent, se dit de quelqu’un qui a une incommodité qui fait que les larmes coulent sans cesse de l’œil. 4Il se dit du cerf. La …

Qui est l&039auteur d&039un œil qui n&039a jamais pleuré ?

  • Auteur: synonyme-du-mot.com
  • Date de publication: 03/18/2022
  • Commentaire: 3.8 (380 vote)
  • Résumé: Quel auteur a écrit un texte qui termine exactement par ces mots ? D’un œil qui n’a jamais pleuré ! – Quora. Théophile Gautier (1811–1872), dans « Émaux et …

La source: https://lamsachdoda.com
Catégorie: Beauté

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